Revue de détail



Mouchoir d'instruction militaire imprimé sur coton, avec "encre noire indestructible", par la manufacture Renault de Rouen, d'après les instructions ministérielles de 1884 : ou comment faire tenir le maximum d'informations dans le minimum de volume, ou comment apprendre à faire tenir le maximum d'effets dans un minimum d'espace. Un parangon d'économie de moyens et d'efficacité. Il est même dit sur le mouchoir d'instruction où ranger le mouchoir d'instruction. Le mouchoir, accessoire multi-usages du paquetage militaire, a servi de modèle aux cartes d'évasion et aux carrés Hermès.
Mouchoir d'instruction n° 8, "Placement des effets pour les revues de détail dans les chambres", E. Renault, collections du musée de l'armée.
Jardin d'hiver



S'il avait eu connaissance des merveilleuses fleurs de soie pliée de Karuna Balloo, sans doute Mallarmé les aurait-il immédiatement placées dans l'une des corbeilles de mariage qu'il se plaisait à composer dans La Dernière Mode aux côtés d'un petit flacon Louis XV à guirlande, d'un éventail, de dentelles Chantilly, de parures d'émeraudes et de brillants, de châles à motifs cachemire, les yeux éblouis par des "irisations, des opalisations ou des scintillements". Sans doute aurait-il confié à Miss Satin le soin de louer le contenu des cartons de cette horticultrice textile : "On pourrait dire de cette dame qu'elle a des doigts de roses du matin, mais d'un matin artificiel, faisant éclore des calices et des pistils d'étoffes". Et nous mettrions ses fleurs dans nos cheveux sans plus attendre.

Quatre premières photos d'Antoine Dumont pour Karuna Balloo ; photo du mur d'inspiration par Nathalie Baetens pour Côté Paris, oct-nov 2012
La plume de Miss Satin

Ceux qui ont vu l'exposition L'impressionnisme et la mode à Orsay en savent déjà les évidents défauts : conception platissime de la peinture considérée comme simple illustration (il y a même une robe sortie du tableau, littéralement), effets de mise en scène grotesques dus à Robert Carsen (chants d'oiseaux et pelouse synthétique pour la section "Mode de plein air" ; alignement de chaises de défilés au nom des femmes de peintres célèbres). Philippe Dagen dit cela très bien ici. Toutefois, je dois l'avouer, j'y ai ressenti le plaisir facile que l'on éprouve à la vision d'un mauvais film en costumes historiques.
Et puis, caché dans les vitrines de la première salle, parmi les journaux de mode dont on décrit le plein essor, il y a un sublime ovni : La Dernière mode, gazette du monde et de la famille que rien ne distingue en apparence des autres titres sinon sa couverture bleue et un papier un peu plus épais. Cette gazette est l'oeuvre, de A à Z, du poète Stéphane Mallarmé qui sous divers pseudonymes (dont le plus délicieux, Miss Satin) l'a alimentée pendant sept parutions de septembre à décembre 1874 : descriptions de lithographies de mode, patrons, chroniques de la mode et de la vie parisienne - théâtres, livres, beaux-arts, menus et recettes ( même un sirop pour guérir le rhume), conseils pour l'éducation, conseils de tapissier-décorateur, correspondance avec les abonnées.
On n'entrera pas dans les querelles que suscite la caractère inclassable de cette entreprise chez les érudits mallarméens, on se contentera d'en donner de larges extraits à partir des Écrits sur l'art de Mallarmé que Michel Draguet a rassemblés chez Garnier Flammarion (les sept numéros de La Dernière mode y figurent in extenso).
Le Papillon emblème ? Non, parure.
"Ce cachet, il lui sera donné surtout par une nouvelle complétant les informations qui précèdent : c'est, quoi ? l'annonce d'un emblématique Papillon qui, vaste, superbe, taillé dans les tissus légers et délicieux, élèvera son vol immobile à hauteur, Mesdames, de l'une ou l'autre de vos joues, remplaçant par son caprice la fraise historique de ces dernières années. Vos frisures feront tomber leurs anneaux dans l'intervalle des deux ailes. Brillante imagination, n'est ce pas ? qui rappelle les métamorphoses mêlant à des gazes d'insectes un visage de femme dans les albums anciens de Grandville : non, elle appartient au génie de ce magicien extraordinaire, lui, aussi, mais autrement qu'en vignettes, ordonnateur de la fête sublime et quotidienne de Paris, de Vienne, de Londres et de Petersbourg, le grand Worth."
Les gares
"Tels sont nos plaisirs ressuscités ; outre la chasse lointaine, il est des citadins rebelles encore à tout projet de retour : plus que ceux que retient la grande vie de château ceux-là qui errent simplement pour ne pas rentrer. Voyager ! Il leur faut cela après la plage avant la rue. Signalons, rapidement et au hasard, deux ou trois à peine de ces beaux voyages, faits dans les brumes et les riches feuillages d'octobre : mais sans avoir la prétention, à cause de notre peu de place, de les indiquer tous ou presque tous.
Billets d'aller et de retour pour la Forêt de Fontainebleau"
Chronique de Paris
"Mille secrets (histoire volage d'une soirée) trouveront ici, avant de se confondre dans l'éclat de l'orchestre, un écho ; listes de danseurs perdues avec les fleurs effeuillées, programme de concert ou carte des dîneurs composent, certes, une littérature particulière, ayant en soi l'immortalité d'une semaine ou deux."
Étoffes de la saison
"A cette question des tissus va se joindre la préoccupation de couleurs. La nuance la plus en vogue toujours pour le dehors, sera le havane teinté appelée hier cachou et ce matin gyzèle : nous aurons ainsi (mêlant des teintes connues à quelques autres tout à fait neuves) les vert paon, bleu grenat, lie de vin, suresne, régina, loutre, gris de fer, gris ardoise, gris mode, écru et autres désignant les mêmes tons sous de vaines appellations.
Ne cédons pas à la tentation frivole de les énumérer;
Les Étoffes pour Costumes habillés: Lyon nous offre ses fayes et ses failles, ses poults-de-soie, ses satins, ses velours à nuls autres pareils, ses gazes et ses tulles, ses crêpes de Chine acclimatés par une fabrication qui, un jour, les exportera au pays même du thé ; enfin, les tissus lamés d'or et d'argent, goût somptueux, magnifique, ressuscités de jadis.
Mais la plus exquise des innovations, familière et suave, celle appelée, je le dis ! à régner plus qu'une saison, c'est les Cachemires de nuance claire devenus (mieux que les failles et les poults-de-soie) Toilettes du soir ; ceux roses et rose thé, bleus et bleu de ciel, les maïs, les réséda, les myosotis, les crème et gris clair de lune. "
Toilettes de bal : vaporeuses mais très ajustées, avec un exemple
"Quant aux caractères particuliers qui semblent s'imposer au début de l'hiver, dépourvu encore des grandes réunions de plaisr sauf dans l'arrière-saison châtelaine ou dans la prime fleur des régions officielles voici (ce que, du moins, j'ai sais, un peu sur nous, un peu chez les autres, beaucoup près des grandes couturières ou de leurs rivaux les couturiers) :
Article premier et unique
Si les tissus classiques de bal se plaisent en nous envelopper d'un brume envolée et faite de toutes les blancheurs, la robe elle-même, au contraire, corsage et jupe, moule plus que jamais la personne : opposition délicieuse et savante entre le vague et ce qui doit s'accuser.
Exemple de cette règle, qui vient de trop absolues souveraines de la Mode, pour n'être pas suivie tantôt par mille sujettes ravies, c'est : corsage ajusté de haut en bas, prenant les hanches et jupe plate devant, celui-ci venant brider celle là à mi-corps, puis écharpe ; l'Europe n'a-t-elle pas appris ce goût nouveau de l'Orient ?
A l'article unique ou tout au moins premier qu'il faut écrire, afin de le méditer, sur le carnet de nacre et effacer, avec les derniers noms des danseurs restés de l'autre année, seulement dans l'après-midi d'avant le bal : je joins deux détails ou trois, parfois divers, jamais contradictoires".
Gazette de la fashion (où même les errata sont beaux, rappelant Les Loisirs de la poste)
"Très important à rappeler à nos Lectrices, que dis-je ? à leur indiquer pour la première fois (car l'autre jour deux chiffres sur trois tout à fait erronés ses sont glissés dans les quelques lignes consacrées ici aux Corsets élégants) est l'atelier nouveau de Madame Gilbert : c'est bien la rue du Bac, mais 106 ( et non 187) qu'il faut écrire sur l'adresse des commandes envoyées la veille à l'habile et gracieuse corsetière."
Et puis, pour finir, parmi les Conseils sur l'éducation, la recommandation de La Petite grammaire française de M. Brachet
"Exempte de toute abstraite aridité pour l'esprit délicat et logique de l'enfant, il vous montre, à vous, qu'une langue, loin de livrer au hasard sa formation, est composée à l'égal d'un merveilleux ouvrage de broderie ou de dentelle : pas un fil de l'idée qui se perde, celui-ci se cache mais pour reparaître un peu plus loin uni à celui-là ; tous s'assemblent en un dessin, complexe ou simple, idéal, et ue retient à jamais la mémoire, non ! l'instinct d'harmonie que, grand ou jeune, on a en soi."
Images empruntées au facsimile vendu par la librairie Diktats
Stromates


Tous ces passages d'un livre aimé que l'on souligne ou que l'on crayonne dans la marge d'une petite barre ou d'une croix puis qui disparaissent dans le mille-feuilles de nos bibliothèques, ces si intéressantes choses que l'on a lues dans la presse, dans un programme d'exposition ou de spectacle, mais on ne sait plus où, j'ai voulu trouver un lieu où les rassembler, au fil des jours et des hasards de lectures, un lieu où les avoir sous la main : Stromates.
Pas d'images, pas d'hyperliens, juste du texte, des textes, un paquetage de citations.
"Des zébrures (stromata) d'un poisson de la Mer rouge, on nomma dans l'Antiquité, les couvertures bigarrées : bientôt le paquetage du soldat en manoeuvre, puis de tout voyageur, de là le commerçant lui-même, puis l'esclave chargé de disposer, avant le banquet, les couvertures sur les lits. Enfin "stromates" en vint à désigner ce paquetage de citations, maximes et sentences, ce vade mecum de lieux communs qu'au banquet chaque convive porte avec lui".
Patricia Falguières, Les chambres des merveilles, Bayard, 2003, p. 21
" Stromates, masc, plur :
Titre de plusieurs anciens ouvrages, qui signifie proprement tapisseries, et qui se prend pour mélange de différents sujets. "
Littré, Dictionnaire de la langue française
Couverture rayée de Mariem Besbes ; Dessin de Thomas Pole, In the Library, St. James’ Square, ( vers 1805-1806), Bristol City Museum. via Books and Art
Turquoise sur mordoré


Un bracelet de sequins bleu turquoise et de dentelle rebrodée, par Emma Cassi, posé sur un livre de piété du XIXe siècle (pour en savoir plus sur ces reliures cartonnées, voir le ravissant billet de l'Almanach désuet).
Un divan de chintz par Ethel Sands.
Photo et bijou d'Emma Cassi ; The Chintz Couch, Ethel Sands, Tate Modern.
Construire un palais de la mémoire


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Figurez-vous que vous vivez dans une société sans imprimerie ni papier : comment vous souvenir d'une liste de centaines de personnes ? Comment vous souvenir d'un discours que vous prononceriez pendant une heure ? comment vous souvenir de poèmes que vous auriez seulement entendus ? En les apprenant par coeur, me direz-vous. Certes, mais sans le support de l'écriture, sans le texte imprimé sur lequel revenir, la chose n'est pas aisée, il faut l'admettre. Pourtant, les textes antiques rapportent mille et une anecdotes sur des mémoires phénoménales : Sénèque le rhéteur pouvait répéter deux milles mots dans l'ordre dans lequel on les lui avait donnés, Cyrus connaissait le nom de tous ses soldats, Lucius Scipion celui de tous les gens de Rome, Saint-Augustin cite le cas de l'un de ses amis, Simplicius, qui pouvait réciter Virigile à l'envers.
Alors que nous comptons sur des supports extérieurs (un agenda, un carnet de notes, un smartphone, un ordinateur, nos livres) pour nous souvenir, les gens de l'Antiquité devaient faire subir un entraînement d'athlète olympique à leur propre mémoire. Plus encore, ils pratiquaient cette discipline de la mémoire comme un art que Frances A. Yates a étudié dans un ouvrage fondateur, L'art de la mémoire (Gallimard, bibliothèque des histoires, 1975, tr. Daniel Arasse - les citations qui suivent sont issues de son livre)
Cette mémoire artificielle consistait en une sorte d'écriture intérieure extrêmement structurée reposant sur la construction de lieux auxquels il s'agissait d'associer mentalement des images.
"Aussi, pour exercer cette faculté du cerveau, doit-on, selon le conseil de Simonide, choisir en pensée des lieux distincts, se former des images des choses qu'on veut retenir, puis ranger ces images dans les divers lieux. Alors l'ordre des lieux conserve l'ordre des choses ; les images rappellent les choses elles-mêmes. Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquelles on écrit ; les images sont les lettres qu'on y trace", explique Ciceron dans De oratore.
Ainsi fallait-il se figurer un lieu familier ou fictif, comme une maison ou un bâtiment public, de préférence désert et solitaire, bien éclairé, et le parcourir en pensée dans un ordre précis, pièce par pièce, salle par salle, en ayant très présent à l'esprit chaque colonne, niche, angle, couloir, porte, etc. Il fallait ensuite placer dans ces diverses parties, à intervalle régulier, des images que l'on associait à tel mot, telle idée d'un discours à apprendre, d'une liste à retenir, d'un livre à se remémorer. Mais des images fortes, très précises, à même de stimuler vivement la mémoire.
Voici ce qu'expose Ad Herrenium, le traité phare de l'art de mémoire, écrit par un maître de rhétorique romain inconnu, vers 86-82 avant JC.
"Nous devons donc créer des images capables de rester le plus longtemps possible dans la mémoire. Et nous y réussirons si nous établissons des resemblances aussi frappantes que possible ; si nous créons des images qui ne soient ni nombreuses ni vagues ni actives (imagines agentes) ; si nous leur attribuons une beauté exceptionnelle ou une laideur particulière ; si nous en ornons quelques-unes avec des couronnes par exemple ou des manteaux de pourpre, de façon à rendre la ressemblance plus évidente ; si nous enlaidissons d'une façon ou d'une autre, en introduisant par exemple une personne tachée de sang, souillée de boue ou couverte de peinture rouge de façon à ce que l'aspect soit le plus frappant ; ou encore si nous donnons un effet comique à nos images. Car cela aussi nous garantira plus de facilité à nous les rappeler. Ce que nous nous rappelons facilement quand c'est réel, nous nous le rappelons aussi facilement quand c'est fictif. Mais une condition est essentielle : il faut régulièrement parcourir en esprit tous les lieux originaux pour raviver les images."
Ainsi devait-on disposer de centaines et de centaines de lieux réels et inventés, des trajets aussi comme une promenade dans une ville ou un voyage. Frances Yates, étudiant les diverses formes prises par l'art de la mémoire au Moyen-Age , cite Le Phoenix sive artificioa memoria de Pierre de Ravenne, manuel de mémoire le plus universellement réputé au XVe siècle, où l'auteur indique comment il fabrique des lieux au cours de ses voyages : monastères et églises lui servent à fixer histoires, légendes, sermons de carême et droit canon. Pour dérouler le fil d'un discours, prononcer une plaidorie, réciter un livre, il suffisait de reparcourir en pensée ces lieux ou ces trajets et de visualiser les images choisies pour susciter le souvenir des idées à exposer.
Joshua Foer dans son très amusant livre de vulgarisation scientifique, Moonwalking with Einstein, The Art and Science of Remembering Everything (récemment traduit en français) revient sur ces arts de la mémoire, encore utilisés par les athlètes mentaux que sont les participants aux championnants de la mémoire où il s'agit de se souvenir de jeux de cartes dans l'ordre de leur désordre en moins de tant de secondes ou de citer le plus de décimales de pi. Il évoque l'exercice simple de construction d'un palais de la mémoire que lui donne un de ces champions : se souvenir dans l'ordre d'une liste de quinze objets ou choses à faire. Et pour cela, il lui conseille de suivre la méthode d'Ad Herrenium : choisir un lieu familier - en l'occurrence, sa maison d'enfance - et placer dans chaque pièce ou recoin une image forte à associer à l'objet ou la chose à faire, autrement dit multiplier les effets stimulants qu'ont sur la mémorisation la topographie et la visualisation. Pour le cottage cheese, cela donne Claudia Schiffer dans une baignoire de fromage blanc, pour le saumon, un saumon bien puant coincé sous les cordes du piano dans le salon et pour "envoyer un mail à Sophia", il lui propose d'imaginer Sophia Loren sur les genoux d'un transsexuel (she-male/mail) en train de taper sur son ordinateur. Vous pouvez écouter Joshua Foer expliquer (sous-titres français) tout cela ici. Il conclut sur l'importance de se souvenir de se souvenir, un leitmotiv qui parcourt son livre, spécialement dans cette belle page où l'un de ces interlocuteurs lui explique que l'un des meilleurs moyens pour lutter contre la sensation du temps qui passe trop vite est d'exercer notre esprit à élaborer des souvenirs très précis.
Amusons-nous donc à construire nos propres palais de la mémoire. Remplissons les de toutes sortes de belles choses et de beaux moments dont nous aimerions nous souvenir et plaisons nous à les parcourir aussi souvent que possible.
Plan d'un palais appartenant à la famille Gaddi, à Florence, vers 1560, musée des offices ; Francesca Woodman, Angel Series, Rome, 1997, Tate ; Cecil Beaton, Carmen, années 30 ; Eliott Erwitt, Venise, 1965; Edward Gorey, Wallpaper.
The Sambola, International Dance Craze
Pour faire du voeu de Violet, l'héroïne de Damsels in Distress, une réalité, commencez dès maintenant à apprendre la danse qu'elle a inventée et dont elle veut faire la nouvelle coqueluche mondiale : la sambola, mélange de tango, de bolero, de chachacha. Répétez quelques pas ici, un peu d'alcool fera le reste, comme dit Whit Stillman.
Bureau de Diana Vreeland, New York, 1965

Un portrait de la Callas, des ours blancs et bruns, des astronautes, des estampes japonaises de dames de cour aux kimonos flottants, la comtesse de Castiglione par Pierson, des photos d'Audrey Hepburn, le sphynx de Gizeh, des gravures de sultans turcs de la Renaissance, Noureev, une reproduction du portrait d'Agnes Sorel par Fouquet, des citations comme des devises, une constellation d'attitudes, de silhouettes, d'expressions, de postures, de regards, épinglés par Diana Vreeland dans son bureau de Vogue, pris ici en photo par James Karales en 1965. Une curieuse ressemblance avec le dispositif du Mnemosyne-Atlas de Warburg.
photo de James Karales via 200%
Natures mortes crémières




Dans le Ve arrondissement de Paris, au 202 rue Saint-Jacques site de l'ancienne crémerie " A la Ferme de Villiers" (aujourd'hui traiteur chinois), des natures mortes fixées sous verre à la finesse de fresques de Pompéi, de la main de L. Mougin, peintre en décor du début du XXe siècle : beurre d'Isigny, oeufs frais du jour, lait pasteurisé, herbes cuites.

La ville écrite




Dans ces photos du Paris du début du XXe siècle, Atget donne à voir une ville hérissée de lettres : enseignes envahissant les façades, suspendues aux balcons, réclames dévorant les pignons, vitrines cachées derrière les énormes lettrages des affichages de prix, immenses murs de lettres peintes. Sur la photo du chevet de Saint-Séverin, l'on recense au bas mot une cinquantaine d'affiches publicitaires différentes : Singer, Cafés Carvalho, Byrrh, Automobile Club de France, Dubonnet, Saint Raphaël Quinquina, Hurtu automobiles, etc.
Cette saturation du signe écrit suit la courbe vertigineuse de l'accroissement de l'imprimé au XIXe siècle : le papier n'est plus rare (entre 1800 et 1900, sa production est multiplié par 2800), de nouvelles rotatives bouleversent les techniques de l'imprimerie, la scolarisation et l'alphabétisation progressent, la révolution industrielle nourrit le marché publicitaire et la culture de masse prend son essor.
Au XVIIIe siècle, cet espace de l'affiche était éphèmére et toujours renouvelé, éclaté en de multiples catégories :
"Ces affiches sont arrachées le lendemain pour faire place à d'autres. Si la main qui les colle ne le déchiroit pas, les rues à la longue seroint obstruées par une espèce de carton, grossier résultat du sacré et du profonde ensemble : comme mandements ; annonces de charlatans, ; arrêts de la cour de Parlement ; arrêts du Conseil qui les cassent ; biens en décret, ventes après décès et au dernier enchérisseur ; monitoires, chiens perdus, sentences du Châtelet, avis aux âmes dévotes, marionnettes, prédicateurs, exposition du Saint sacrement, régiment de dragons, traité de l'âme, bandages élastiques" écrivait Louis-Sebastien Mercier dans le vol. IV de son Tableau de Paris en 1783.
Au cours du XIXe siècle, il se consolide avec l'obligation pour les magasins d'apposer une enseigne, la naissance du mobilier urbain, l'invention du mur publicitaire peint. La ville ressemble à un journal géant à ciel ouvert dont on pourrait lire les réclames bien ordonnancées en colonnes. Au XXe siècle, cet espace de papier se double d'un espace de lumière, celui des lettres en néon, avec un apogée dans les années 30. De jour comme de nuit, les lettres s'impriment dans l'oeil des passants.
Espace bien étrange pour le citadin d'aujourd'hui : les signes imprimés ont quasiment déserté les façades pour se muer en écrans mobiles, apparitions fugitives de LED, ou se loger au creux des mains dans les smartphones alors que la publicité a pénétré au-delà des murs, à l'intérieur de l'espace privé, à travers la télé et l'ordinateur.

Eugène Atget. Impasse des bourdonnais 1911, BNF; église saint-séverin, au coin de la rue saint jacques, 1899, musée Carnavalet ; rue saint jacques, 1903 ; 81 rue saint martin, 1911, BNF ; place saint-médard, vers 1898, musée Carnavalet.


