vendredi 30 octobre 2009
Le secret Gretl



Pour accompagner ce festin d'une Allemagne rêvée, rien de mieux que le beau roman de Marie-Odile Beauvais, Le secret Gretl. De Nancy à Ratisbonne, de Nuremberg à Munich, de guerre en guerre, le long des frontières affectives, la quête d'un fantôme, petite fille-vieille dame perdue et ressuscitée par la force de l'écriture. Écoutez ici, lisez là.

Mise en scène de Dietlind Wolf
lundi 12 octobre 2009
Trente-sept choses
Afin de préparer l'émission de Bertrand Jérôme sur France culture, Mi-fugue, mi-raison, en novembre 1981, où il fallait établir la liste des "cinquante choses que je voudrais faire avant de mourir", Perec avait recensé "Quelques-unes des choses qu'il faudrait tout de même que je fasse avant de mourir" :
Il y a d'abord des choses très faciles à faire, des choses que je pourrais faire dès aujourd'hui, par exemple
Faire une promenade sur les bateaux-mouches 1
Ensuite des choses un tout petit plus importantes, des choses qui impliquent des décisions, des choses dont je me dis que, si je les faisais, elles me rendraient la vie plus facile, par exemple
Me décider à jeter un certain nombre de choses que je garde sans savoir pourquoi je les garde 2
ou bien
Ranger une fois pour toutes ma bibliothèque 3
Faire l'acquisition de divers appareils électroménagers 4
ou encore
M'arrêter de fumer (avant d'y être obligé) 5
Ensuite des choses liées à des désirs plus profonds de changement, par exemple
M'habiller d'une façon tout à faire différente 6
Vivre à l'hôtel ( à Paris) 7
Vivre à la campagne 8
Aller vivre pendant assez longtemps dans une grande ville étrangère (Londres) 9
Ensuite des choses qui sont liées à des rêves de temps ou d'espace. Il y en a pas mal :
Passer sur l'intersection de l'Équateur et de la ligne de changement de date 10
Aller au-delà du cercle polaire 11
Vivre une expérience "hors du temps", comme Siffre 12
Faire un voyage en sous-marin 13
Faire un long voyage sur un navire 14
Faire une ascension ou un voyage en ballon ou en dirigeable 15
Aller aux îles Kerguelen (ou à Tristan da Cunha) 16
Aller du Maroc à Tombouctou à dos de chameau en 52 jours 17
Ensuite, parmi toutes les choses que je ne connais pas encore, il y en a certaines que je voudrais avoir le temps de bien découvrir :
J'aimerais aller dans les Ardennes 18
J'aimerais aller à Bayreuth, mais aussi à Prague et à Vienne 19
J'aimerais aller au Prado 20
J'aimerais boire du rhum trouvé au fond de la mer (comme le capitaine Haddock dans Le Trésor de Rackham le rouge)21
J'aimerais avoir le temps de lire Henry James (entre autres) 22
J'aimerais voyager sur les canaux 23
Il y a ensuite beaucoup de choses que j'aimerais apprendre, mais je sais que je ne le ferai pas parce que cela me prendrait trop de temps, ou parce que je sais que je n'y arriverai que très imparfaitement, par exemple
Trouver la solution du cube hongrois 24
Apprendre à jouer de la batterie 25
Apprendre l'italien 26
Apprendre le métier d'imprimeur 27
Faire de la peinture 28
Ensuite des choses liées à mon travail d'écrivain. Il y en a beaucoup. Ce sont, pour la plupart, des projets vagues ; les uns sont tout à fait possibles, ne dépendent que de moi, par exemple
Écrire pour les tout-petits enfants 29
Écrire un roman de science-fiction 30
d'autres dépendent de demandes qui pourraient m'être faites :
Ecrire une scénario de fil d'aventures dans lequel on verrait, par exemple, 3000 Kirghizes cavaler dans la steppe 31
Écrire un vrai roman-feuilleton 32
Travailler avec un dessinateur de BD 33
Écrire des chansons (pour Anna Prucnal par exemple) 33
Il y a encore une chose que j'aimerais faire mais je ne sais pas où elle se place, c'est
Planter un arbre (et le regarder grandir) 35
Et il y a enfin des choses qu'il est désormais impossible d'envisager mais qui auraient été possibles il n'y a pas si longtemps par exemple
Me soûler avec Malcolm Lowry 36
Faire la connaissance de Vladimir Nabokov 37
Etc, etc.
Il y en a certainement beaucoup d'autres, mais je me limite volontairement à 37.
in Je suis né, Seuil, Librairie du XXe siècle
English translation here

Illustrations, sous forme de cartes postales détournées, de Bruno Gibert pour Quelques unes des choses qu'il faudrait tout de même que je fasse, publié par Autrement, en août 2009, curieusement dans sa section Jeunesse (le "avant de mourir" a été soigneusement retranché, les 37 choses réduites à 25 )
--------------------------------------------------------------------------------------------
Signalons le merveilleux programme concocté par Umberto Eco pour le Louvre autour des vertiges de la liste (titre de son livre à paraître chez Flammarion, fin octobre) dans lequel Perec aura bien évidemment sa place.
lundi 6 juillet 2009
Feuilletages

Montecristo, Romeo y Julieta, Dante, Don Quijote, Walter Scott, Sherlock Holmes, Byron : si tant de cigares cubains portent des noms de personnages de romans ou d'écrivains, c'est que la fiction est intimement liée aux gestes des ouvriers des tabaquerias.
Depuis le milieu du XIXe siècle. ils travaillent en effet au son de la voix d'un lecteur spécialement recruté pour leur faire la lecture à voix haute depuis une petite tribune de bois. Aujourd'hui, il s'agit d'un fonctionnaire d'Etat, condamné à user de mille ruses pour échapper à la censure, mais avant la dictature castriste, cette fonction était remplie par des personnes rémunérées par les ouvriers eux-mêmes, après d'âpres négociations avec les patrons.
Si la pratique de la lecture à voix haute n'est pas inconnue dans les milieux artisans (en particulier dans les ateliers de tailleurs anglais), Cuba a ceci de particulier que la grande majorité du répertoire est constituée non de journaux mais de romans, de poèmes et de textes philosophiques. Hugo, Dumas, Marx, Schopenhauer, Zevaco, Cervantès, Zola, Tolstoï, Garcia Marquez, Bakounine, Dickens avec une prédilection pour Les misérables et le Le comte de Monte-Cristo, véritables "cigares" comme on appelle dans le langage populaire cubain les livres que l'on savoure aussi longtemps que les meilleurs havanes.
Roulées entre les feuilles de tabac, des feuilles de roman. Et dans les volutes du cigare incandescent, les silhouettes dansantes d'Edmond Dantès, de Cosette et d'Oliver Twist.
Voir la traduction de la recension de l'ouvrage d'Araceli Tinajero, El lector de tabaqueria : historia de una tradicion cubana, dans l'excellent Books mag (n° 2, février 2009)
Un collage de Felipe Jesus Consalvos, né en 1881 à La Havane, établi ensuite aux Etats-Unis où il consacrait ses heures libres de cigarier à faire des collages.
mardi 30 juin 2009
Chagrins et nerfs





En 2006, la photographe Veronica Bailey a été invitée à explorer la bibliothèque rassemblée au milieu du XIXe siècle par la richissime héritière et philanthrope Angela Burdett-Coutts pour parfaire l'éducation du personnel de Coutts & Co, l'une des plus anciennes banques londoniennes.
De ces heures de lecture et de manipulation sont issues deux magnifiques séries de grands formats : Hours of Devotion, portraits individuels entrant dans l'intimité des pages feuilletées par des centaines et des centaines de mains, et Shelf Life, où les volumes "anonymisés" (les titres ont été effacés digitalement) sont réduits à une alternance de bandes de couleurs, hommage aux Cantos de Barnett Newman , afin de mieux révéler les marques de l'usure et de l'usage.

via Indigoalison
dimanche 28 juin 2009
Contes

"Je m'aperçois de plus en plus que, lorsque j'écris de la fiction, j'aime que ce que j'écris possède, à un certain niveau, la structure forte et impersonnelle des contes. Je viens de terminer un roman - The Children's Book - dans lequel de nombreux êtres humains ont des histoires qui participent plus ou moins de la trame des contes de fées - dans ce cas en particulier les effrayantes histoires de pères qui tentent d'épouser leur fille, Peau d'âne, Toutes-Fourrures, Catskin. Il existe un niveau anonyme de toutes vies où nous ne sommes que narration. Ce niveau est celui de l'inquiétante étrangeté - une réalité irréelle qui nous interroge, nous attire, nous terrorise et nous satisfait tout à la fois."
A.S. Byatt." Inquiétante et délicieuse étrangeté des contes".
Le Monde des livres, 25 juin, à l'occasion de la publication de la nouvelle traduction intégrale des contes des frères Grimm chez José Corti
Photographie de Cara Barer "Fairy Tale", 2006, via La main gauche , dont Greg a retrouvé l'usage
vendredi 12 juin 2009
Impression artistique




L'Artistic printing est un mouvement typographique apparu aux États-unis vers 1870, jusqu'alors ignoré de l'historiographie ou simplement méprisé, et presque totalement méconnu en Europe. C'est à sa réhabilitation que se sont consacrés Angela Voulangas et Doug Clouse dans un livre aussi beau que passionnant, The Handy Book of Artistic Printing, alternant analyses historiques, étude de spécimens et compilations de polices.
Ce style décoratif élégant, caractérisé par des fontes ornées, des compositions inhabituelles et des embellissements biscornus a d'abord été permis par des progrès techniques comme la mise au point de nouvelles encres plus brillantes et colorées, au séchage plus rapide, après une quasi-domination du monochrome, ou encore par le passage de la fabrication manuelle à la fabrication mécanique des caractères d'imprimerie. Dans un contexte de développement économique intense de l'industrie et du commerce, il s'est aussi nourri de la compétition acharnée entre lithographes, graveurs et imprimeurs autour de tous les débouchés possibles (cartes de visite, papeterie commerciale, étiquettes, factures, programmes, affiches, catalogues, publicités). Il en est venu jusqu'à incarner une certaine conception de la liberté américaine, opposant l'artisan capable de créer par lui-même à une Europe engluée dans les goûts et les traditions de sociétés hiérarchisées anciennes. Assez vite, toutefois, il a sombré dans un tel degré de complexité qu'il est devenu illisible (certaines compositions étaient si tarabiscotées qu'il fallait les sceller dans le plâtre pour les conserver). Dès le début du XXe siècle, il était déjà tombé dans une obscure disgrâce.
Le plus étonnant toutefois est qu'il apparaisse à nos yeux comme totalement neuf, presque faux, fantasmagorie ressemblant à l'ancien mais créée de toutes pièces.

Toutes les images, sauf la dernière, sont issues de
la magnifique collection de Dick Sheaff
Merci à KC
mercredi 12 novembre 2008
Dangereux voisinages

On savait que les pieds de table ne pouvaient en aucun cas être découverts dans les foyers victoriens respectables mais la pruderie ne s'arrêtait pas là. Un manuel de housekeeping de 1863, cité par Jacques Bonnet dans Des bibliothèques pleines de fantômes , précisait ainsi qu'en matière de classement des livres :
"La parfaite maîtresse de maison veillera à ce que les œuvres des
auteurs hommes et femmes soient décemment dissociées et placées sur des
rayons séparés. Leur proximité sauf à être mariés ne pouvant être
tolérée."
via Locus Solus
Photo de Tim Walker
dont les "Tales of Unexpected"
viennent d'être publiés
dans le Vogue anglais de décembre
vendredi 26 septembre 2008
Une collecte

Gracia Haby et Louise Jennison ont fabriqué des petits livres d'artistes autour des objets trouvés dans les romans qu'elles avaient récemment lus : Objects gathered with care from recent reads.
J'aime cette idée d'élaborer des collections d'objets immatériels mais aussi de mesurer l'intensité de la présence des objets dans les romans et nouvelles. Sur une échelle allant de 1 à 10, on placerait ainsi à une extrémité La Chartreuse de Parme, vide ou presque de tout objet, et, à l'autre, Cranford d'Elizabeth Gaskell, dont les pages ploient sous leur poids. J'y reviendrai.


Pour déplier les accordéons, allez ici
vendredi 7 mars 2008
Insel
La collection "Insel-Bücherei" fut lancée en 1912 par les éditions Insel Verlag de Leipzig (désormais fusionnées avec Suhrkamp) pour compléter leur gamme d'ouvrages haut de gamme par des opuscules à bas prix. Depuis, elle n'a fait que croître, et sa maquette inchangée est l'une des plus belles réussites de l'histoire de l'édition contemporaine.
lundi 4 février 2008
( )

Juste pour les parenthèses mystérieuses du Sonnet 126 dans l'édition de 1609, dite Q, des Sonnets de Shakespeare.
Des vers retirés par l' éditeur pour protéger l'identité du jeune homme,
un impératif de mise en page,
le dessin stylisé d'un sablier, les lèvres d'un sexe de femme (!),
un symbole d'absence, de vide,
la marque du silence ?
Les spécialistes des études shakespeariennes s'interrogent encore sur le sens des notorious brackets.
O bel adolescent qui maîtrises le temps
Son miroir où tout change, sa faux, son sablier ;
Qui as grandi par ce déclin même qui flétrit
Ceux qui t'aiment tandis que croît ton être charmant-
Si la Nature, en son empire sur toute ruine,
Quand tu vas de l'avant cherche à retenir,
C'est pour, en te gardant, montrer que osn art peut
Narguer le temps, tuer la plus courte minute,
Crains-là pourtant, ô toi, mignon de sa faveur :
Elle peut retenir, mais non garder toujours
Son trésor ; tôt ou tard il faut rendre compte,
Et c'est en te livrant qu'elle aura son quitus.
( )
( )
Tr. Robert Ellrodt, édition bilingue, Actes Sud.











