mercredi 21 mai 2008
Art de la reprise

Patène :
Rome, Ier siècle avant ou après JC, ou Bas-Empire (?);
Monture: Cour
de Charles le Chauve, 2e moitié du IXe siècle;
Trésor de l'abbaye
de Saint-Denis. Musée du Louvre
"Art de la reprise : remplois, détournements, assemblages". C'est le titre du colloque qui aura lieu au Louvre le 23 et 24 mai prochains. Là seront explorées, à partir de cas historiques spécifiques, les façons dont un même objet peut être réutilisé pour former une autre entité, par simple assemblage, montage ou réagencement. Un exemple fameux de cet art est le vase égyptien que Suger, abbé de Saint Denis, fit enchâssé dans une monture en or à figure d'aigle, avec l'inscription :
"Cette pierre méritait d'être sertie dans l'or et les pierres
précieuses. Elle était de marbre, amis ainsi, elle est plus précieuse
que le marbre". Recontextualisations, recyclages, déplacements de sens, détournements d'usage, frontières de l'authenticité et remise en cause de la notion d'auteur seront tour à tour invoqués.
La question du remploi sera aussi posée à travers un cycle de films, avec notamment la pratique des stock-shots (images empruntées à des documents d'archives, documentaires ou fictionnels, et réinsérées dans un autre métrage) illustrée par l'hallucinant Turkish Star Wars.

La Madone Sixtine repise par Kurt Schwitters dans son
Wenzel Kind
vendredi 4 avril 2008
Haute lice

Une petite fille, les yeux baissés, l'air exaspéré, pose maladroitement ses mains, pouces écartés, sur le bas de sa robe à la mode des années 10. Elle se tient dans le jardin de la maison de ses parents, à Choisy-le-Roi, là où ils restaurent des tapisseries anciennes. Un peu plus tard, elle devra les aider à refaire les bordures et à fabriquer, fil à fil, des feuilles de vigne pour masquer ce qu'un public de riches américains puritains ne saurait voir.
Encore plus tard, Louise Joséphine tient à nouveau des morceaux de tapisserie entre ses doigts, rugueux, poreux. Elle a quatre vingt dix ans. Elle les assemble, les coud grossièrement bord à bord, les remplit de matière pour en faire des cubes qu'elle empile à la manière d'un jeu d'enfant.

D'autres sont disséminés dans des petites cages grillagées qui ressemblent aux vestiaires de son lycée : Cells. Posés en lambeaux sur un fauteuil au centre d'une cage en spirale d'où pendent un flacon vide de Shalimar, une montre à gousset brisée, deux médaillons sans photos. Une araignée géante, Spider, les surplombe.
Ils sont également tendus sur une paroi métallique ou montés en coussins dans une autre cellule, tout en longueur, avec des redents qui permettent de voir de l'extérieur, dans des perspectives changeantes, les multiples objets qui sont à l'intérieur ( faux poignets, oreilles de lapin, miroirs, petit cheval, taureau, prothèse, pieds montés sur des tiges métalliques, chaises suspendues, globes de verre, chaise électrique, ossements, aiguilles, petite araignée, lit, nid de guêpes ) : Passage dangereux.
"Il faut abandonner son passé tous les jours , ou bien l'accepter. Si on n'y arrive pas, on devient sculpteur". C'est, vous le devinez, ce que la petite Louise Joséphine Bourgeois est devenue.
Jusqu'au 2 juin 2008 au Centre Pompidou
vendredi 15 février 2008
Enchantement

Une illustration des contes d'Andersen (1916) par Harry Clarke,
qui atteignit un sommet dans son art avec ses illustrations pour les contes d'Edgar Poe
Pour se plonger dans les profondeurs de l'encre indienne, mais aussi flotter dans les transparences des vélins de Jessie Marion King ou se perdre dans les infinies nuances de bleu de Dulac : The Age of Enchantment, Beardsley, Dulac and their Contemporaries à la Dulwich Picture Gallery.
Lire aussi l'article d' AS Byatt. "The wild ones". The Guardian, 24/11/07
vendredi 23 novembre 2007
Les herbiers textiles d'un petit garçon

photos Grégoire Alexandre
Pour construire son exposition Histoires de mode, Christian Lacroix a exploré pendant près de deux ans les réserves des collections du Musée de la mode et du textile dont il a extrait plus de cinq cents modèles - d'une robe de petite fille du XVIIe siècle à des pièces des années quatre-vingt-dix, de robes griffées à des modèles anonymes - pour les mettre en regard avec ses propres créations de couture. Un court texte de sa main accompagne chacun des vingt-quatre thèmes retenus : blanc, couleur, pois, rayures, patchwork, fleurs, historicisme, hispanisme, araignées, arlésiennes, usure, graphisme, carreaux, motifs, liturgie, carapaçonnage, ethnique, noir...

Tous témoignent de son impressionnante connaissance des matières et de sa familiarité ludique avec les styles et les coupes. Mais surtout tous comportent, d'une manière ou d'une autre, des évocations de son enfance et résonnent de sa passion aussi précoce qu'extraordinaire pour l'histoire de la mode : dès l'âge de six ans, il a constitué des dossiers en se donnant pour but d'enregistrer les plus infimes modifications d'ourlet afin de capter les passages d'une forme à une autre, avec un goût tout particulier pour les réinterprétations des modes anciennes à chaque époque ( il poussait le raffinement jusqu'à se demander quel style de robe XVIIIe les costumiers du cinéma muet pouvaient imaginer ).

Dessins d'enfance de Christian Lacroix
Et au fil de la visite, le spectateur est gagné par une émotion rare, née de la conscience d'être devant un rêve d'enfance réalisé. "C'est la chose que j'attendais depuis toujours" a déclaré Christian Lacroix, qui a sans nul doute été accompagné par le petit garçon qu'il était pendant toute la durée de sa plongée dans la caverne d'Ali Baba et de sa chasse aux trésors. Qui n'aurait envie de lui donner la main ?
Christian Lacroix, hstoires de mode,
Musée de la mode et du textile
107 rue de Rivoli, Paris
jusqu'au 20 avril 2008
vendredi 26 octobre 2007
Gouttes d'or sur papier nuage

L'exposition du Louvre, le Chant du monde, l'art de l'Iran safavide, 1505-1736, vise à lever l'illusion d'un art de l'Iran voué au décor : "Tous les détails en sont, bien au contraire, chargés de sens, dont la littérature persane donne la clé. Le passé pré-islamique est partout présent dans cette culture, vieille de quatre millénaires. Dans la peinture de manuscrit, les personnages de l’antiquité iranienne comme ceux de l’Ancien Testament sont représentés en personnages de l’époque islamique. Le passé devient ainsi la métaphore du présent, comme le démontre la titulature des souverains volontiers qualifiés par leurs panégyristes de « Second Rostam » ou de « Second Alexandre » indique le texte introductif. Soit. Mais ce ne sont pas les panneaux explicatifs ou les cartels d'une désarmante platitude qui vous aideront à comprendre ce fourmillement de références. Reste l'éblouissement béat ou alors le "doigt mordu de stupeur" selon une figure répandue des miniatures persanes.

Le mat des pigments et le brillant de l'or, l'entrelacement du texte et de l'image, les marges où s'égarent les grues, les rochers à figure humaine, les chevaux mauves aux narines fendues, l'infini étalement des choses, les ornements aux pochoirs, les pages sur les pages, les gouttes de sang précieuses, les emboîtements d'espaces, les rivières bordées de cailloux roses, les nuances de l'or liquide, la grâce toute retenue des gestes, l'absence de vide : calligraphes, peintres, papetiers, teinturiers, doreurs, préparateurs de couleurs dans le tourbillon d'un atelier d'Ispahan.

"Le tableau à l'intérieur du tableau , c'est-à-dire le portrait de Khosrow que découvre Shirine lors d'une halte à la campagne n'était jamais clairement visible. Et ce n'était pas parce que l'image représentée sur la miniature à l'intérieur de la miniature était trop petite pour être bien peinte. En effet, la plupart de nos peintres sont capables de peindre sur un ongle, un grain de riz, voir sur un cheveu. Pourquoi alors ne peignaient-ils pas les traits, les yeux de Khosrow, dont la belle Shirine était en train de tomber amoureuse en le regardant ? ".
Manuscrits (Peck et Garrett56)
du Livre des Rois, le Shahnama de Firdwasî de la Firestone Library de Princeton
(cliquez pour agrandir)
" Le regard du peintre y est parallèle à celui du Très-Haut, qui comprend tout et qui voit tout, et le peintre y fait figurer - comme s'il avait pu découper, ouvrir en deux d'un coup d'immense rasoir magique, la demeure choisie - tous les plus subtils détails intérieurs, invisibles du dehors, la vaisselle de toute taille et les festons des murs, les perroquets dans leur cage , les tentures, les recoins les plus isolés".
Le Noir puis LaCigogne à propos des écoles persanes
dans Mon nom est rouge d'Orhan Pamuk.
Gallimard, 2001. Trad. Gilles Authier
Khosrow découvrant Shirin en train de se baigner.
Poème de Nizami. 1548
Sackler Gallery, Smithsonian Institute
(cliquez pour agrandir)
"Et dans l'onde d'azur
elle était une rose qu’un tissu de soie bleue couvrait jusqu’à la taille.
La source était emplie du corps de cette fille, ses membres étaient superbes ;
une fleur d’amandier voilait le fruit d’amande.
Ses boucles éparpillées roulaient sur ses épaules ;
c’était comme une rose jetant des violettes. "
Le Chant du monde, l'art de l'Iran safavide.
Jusqu'au 7 janvier 2008.
Musée du Louvre.
lundi 24 septembre 2007
Dolce mio amor

De petits morceaux de pages découpées, des papiers trouvés, des rubans de dentelle fanée, des lambeaux de tissu effiloché, du fil : un fil qui lie toutes ces bribes de vie en poèmes d'amour. La parole, le souffle, l'élan, l'hésitation, l'incantation. Plier, déplier, lire et relire.
Des chapelets crochetés à cacher dans sa poche, dont chaque grain appelle des souhaits à exaucer : réciter, répéter, tourner et retourner entre ses doigts, espérer.
Des amulettes-reliquaires, précieuses d'entre les précieuses, où enfouir des secrets dont pas même la mort ne nous séparera. A porter au plus près de soi.
Amulette d'une série inspirée des brevi, offerts comme cadeau de naissance en Italie du Sud.
Ce sont les merveilles d'Antonia Rossi, autant de variations, me semble-t-il, autour de cette catégorie universelle d'objets, essentiels, que tout être humain forcé d'abandonner son foyer ou réduit à la plus grande pauvreté garderait sur lui, près de son coeur. La vie même.
Jusqu'au 13 octobre
(mais allez -y vite si vous voulez apercevoir
encore quelques-uns des trésors d'Antonia)
boutique Miller et Bertaux
17 rue Ferdinand Duval
dans le Marais à Paris
Du mardi au samedi
11h15-13h30 et 14h(voire un peu plus)-19h
lundi 17 septembre 2007
Camouflage

Edward Wadsworth
Dazzle-Ships in drydock at Liverpool. 1919.
National Gallery of Canada.
Le camouflage est devenu un motif tellement omniprésent qu'on en a oublié sa formidable nouveauté. Expérimenté pendant la Première guerre mondiale, il a réclamé la collaboration d'artistes dans toutes les armées européennes : il a partie liée avec l'émergence des mouvements d'avant-garde. Loin d'être simple trompe-l'oeil, il repose sur un jeu savant sur la perception des couleurs et des formes ainsi que des ombres et des lumières. Sa mise au point supposait une connaissance très fine des formes abstraites et une pratique de la dislocation des objets, sans doute inconcevable au XIXe siècle.
André Mare, peintre et décorateur remarqué pour sa "maison cubiste" du salon d'automne de 1912, fut ainsi l'un des principaux artisans de l'élaboration des camouflages de l'armée française. Sur cette aquarelle issue de ses magnifiques carnets de guerre, il applique les principes du cubisme : des bandes de couleur juxtaposées empêchent l'œil de
reconnaître la forme du canon dans des tons choisis pour se confondre avec ceux du paysage environnant.

Camouflage d'un canon de 280.
Fonds André Mare, IMEC.
L'exposition de l'Imperial War Museum de Londres ( un des plus beaux musées que j'aie visités) explore le rôle des artistes et des naturalistes dans la mise au point du camouflage et des nouvelles stratégies militaires mais aussi l'étonnante popularisation de ce motif dans le monde de la mode.
" Je me trouvais dans un gigantesque fenil (un bel atelier !) et j'ai peint neuf 'Kandinsky' (...) sur des toiles de tentes. Cette histoire a un but tout à fait utile : rendre introuvable l'emplacement des pièces d'artillerie pour les avions de reconnaissance et les photographies aériennes, en les recouvrant de ces toiles peintes selon un système pointilliste grossier et d'après les observations faites sur les couleurs naturelles de camouflage (mimétisme). (...) Grâce à la peinture, l'image qui nous trahit doit être désormais suffisamment brouillée et déformée pour que la position ne soit pas reconnue. La division va nous fournir un avion pour qu'il expérimente la chose en faisant des prises de vue. Je suis curieux de voir quel effet auront les Kandinsky à deux mille mètres d'altitude. "
Franz Marc (tué en 1916), Lettres du front, traduites par Laure Bonzon, Fourbis, 1996.
Cité sur le remarquable site La couleur des larmes.
lundi 10 septembre 2007
Artempo : anatomies


Un écorché (du Dr Auzoux ?), un tableau de Mariano Fortuny, un mannequin de facture anonyme de la collection d'Axel Vervoordt, glanés dans le bel album du site de l'exposition.

Artempo : l'art du temps


Si la façade du palazzo de Mariano Fortuny est si richement parée, c'est pour l'exposition Artempo née de l'initiative conjointe d'Axel Vervoordt, le grand marchand flamand, et des musées vénitiens. Une sorte de cabinet de curiosités géant dédié à la rencontre du temps et de l'art. Une réalisation exceptionnelle, de l'avis de tous ceux qui ont eu la chance d'explorer les quatre étages du palais.
Les autres (dont je suis) peuvent se consoler avec le magnifique catalogue.


Rideau couleur de temps




Le Palazzo Fortuny pavoisé de l' époustouflant rideau métallique d' El Anatsui ?
Merci à Ijm, double merci.


















