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Edmund de Waal est l'une des figures majeures de la céramique britannique. Lorsqu' il a hérité de son grand-oncle une collection de 264 netsuke, l'idée s'est peu à peu imposée à lui d'en faire la biographie, et à travers elle de plonger dans l'histoire de sa famille, l'une des plus grandes dynasties juives de l'Europe du XIXe et du XXe siècles, les Ephrussi. Mais une histoire qui passe avant tout par le corps, par le sens du toucher, par l'intelligence de la main, par la volonté de s'approcher de la densité des émotions de ceux qui ont tenu ces minuscules sculptures entre leurs doigts.  Il en est résulté un livre inclassable, de quelque quatre cents pages, The Hare with  Amber Eyes, A Hidden Inheritance, publié en 2010  (et traduit en ce début d'année en français chez Albin Michel sous le titre plat de La mémoire retrouvée).

"Ce n'est pas mon rôle d'exprimer pour toute cette richesse et ce luxe du siècle dernier aujourd'hui disparus. Et l'inconsistance ne m'intéresse pas. Je veux connaître la relation entre l'objet en bois que je fais tourner entre mes doigts, - dur, complexe, japonais - et les lieux où il s'est trouvé. Je veux atteindre la poignée de la porte et sentir qu'elle s'ouvre devant moi. Je veux arpenter chaque pièce où il a été placé, ressentir l'espace autour, voir les tableaux sur les murs, la lumière qui entre par les fenêtres. Et je veux savoir quelles mains l'ont touché, et ce que la personne a ressenti et pensé - si seulement elle a pensé quelque chose. Je veux savoir de quoi il a été témoin".

Pour retrouver de loin en loin la place de la collection, l'auteur s'est éloigné de son atelier de Tulse Hill pour se rendre sur les lieux où ont vécu les propriétaires successifs des netsuke en même temps qu'il a amassé une énorme documentation, constituée d'archives publiques et privées, de témoignages et qu'il s'est imprégné de la lecture de romans et journaux. Ainsi,  nous fait-il tour à tour pénétrer dans le bureau du critique d'art et collectionneur Charles Ephrussi à Paris dans les années 1870, parmi les tableaux de Renoir et Degas ; dans la garde-robe de son arrière-grand mère Emmy,  au sein de l'imposant palais Ephrussi sur le Ring de Vienne où les sculptures ont pu demeurer jusqu'après la guerre grâce au dévouement d'une fidèle servante ; dans l'appartement moderne de son oncle au centre de Tokyo. Ce faisant, il donne corps, comme il monterait l'une de ses pièces de céramique,  à une magnifique histoire de transmission, de perte, de survie où la mémoire familiale vient rejoindre la mémoire de sa propre enfance et son "univers secret de choses à toucher".





Edmund de Waal. The Hare with Amber Eyes. Chatto & Windus. 2010
La mémoire retouvée
, tr. de l'anglais par Marina Boraso. Albin Michel, 2011.