Le secret Gretl



Pour accompagner ce festin d'une Allemagne rêvée, rien de mieux que le beau roman de Marie-Odile Beauvais, Le secret Gretl. De Nancy à Ratisbonne, de Nuremberg à Munich, de guerre en guerre, le long des frontières affectives, la quête d'un fantôme, petite fille-vieille dame perdue et ressuscitée par la force de l'écriture. Écoutez ici, lisez là.

Mise en scène de Dietlind Wolf
Valises, coffres et boîtes : vies de Frida Kahlo


En 2004, un couple d'antiquaires mexicains, Carlos et Leticia Noyola, achetèrent à un avocat vivant reclus dans sa demeure une série de cinq valises et coffres ayant appartenu à Frida Kahlo et contenant plus de 1200 pièces d'archives personnelles, qu'il tenait lui-même de l'encadreur de l'artiste, à qui elle aurait légué ses possessions. Lettres d'amour, journaux intimes, souvenirs d'enfance, dessins, photographies, tableaux, livres annotés, carnets de recettes, statues, oiseaux empaillés, bijoux, robes et blouses : un véritable trésor documentant sa vie de son adolescence jusqu'à sa mort en 1954.
Alors que les Noyola entreprenaient d'authentifier leur découverte, Barbara Levine, historienne de l'art installée au Mexique travaillait à son project b, recherche expérimentale sur les archives personnelles et les photos privées. Une amie mit en relation le couple et l'historienne et l'idée d'un livre naquit.
Finding Frida Kahlo, Diaries, Letters,Recipes, Notes, Sketches,Stuffed Birds and Other Newly Discovered Keepsakes, fut ainsi publié en septembre dernier chez le très raffiné Princeton Architectural Press.
Un livre merveilleux fondé sur l'exploration visuelle de chacun des coffres, chacune de boîtes et valises : le lecteur, tournant les pages, ouvre les couvercles, manipule les objets, les éparpille, feuillette livres et carnets, lit lettre après lettre.


Mais dès avant la publication, les journaux enflaient de rumeurs persistantes selon lesquelles il s'agirait d'une gigantesque forgerie. La polémique a désormais atteint une violence extrême et les experts de l'œuvre de Frida Kahlo s'accordent presque tous à dire qu'il ne s'agit que de faux comportant des erreurs grossières.


Je dois dire que cette idée est des plus réjouissantes et j'imagine que Barbara Levine, très prudente dans le livre pour ce qui est de l'authenticité des pièces, a dû elle même être fascinée par cette belle entreprise de fabrication d'archives personnelles, écho de ses recherches sur la façon dont une vie peut se résumer à des objets. Comment a procédé le faussaire ? Comment a-t-il produit des fragments et des bribes à partir d'un énorme corpus biographique ? Comment a-t-il fait en sorte de rester dans le vraisembable ? Quel a été son cahier des charges ? Tout cela devrait intéresser les historiens du mythe Frida Kahlo, devenue une véritable icône.
Jusqu'à nouvel ordre, le livre reste en vente, les éditeurs arguant du fait que les experts n'ont pu étayer leurs accusations en l'absence de contact direct avec l'objet du litige.
La femme dans le coffre

Détail de la Venus d'Urbino du Titien
Lettres turques

A Lady Rich.
Pera, Constantinople, le 16 mars 1717
Je suis charmée, ma chère Lady, que vous ayez enfin trouvé une commission dont je puisse m'acquitter sans décevoir votre attente. Je dois vous dire que ce n'est pas si facile que peut-être vous le pensez et que, si ma curiosité n'avait pas été plus active que celle des autres étrangers, je me serais excusée pour toute réponse, comme j'étais forcée de le faire quand vous vouliez que je vous achète une esclave grecque. Je vous ai trouvé selon votre désir une lettre d'amour en turc que j'ai mise dans une petite boîte, et j'ai ordonné au capitaine du Smyrniote de vous la remettre avec cette lettre. La traduction qui suit est littérale. La première chose que vous tirerez de la bourse est une petite perle, appelée en turc ingi, et on doit comprendre de cette manière :
ingi, perle
O la plus belle des jeunes filles
caremfil, clou de girofle
Vous êtes aussi mince qu'un clou de girofle.
Ayez pitié de mon amour
Je vous aime depuis longtemps,
et vous n'avez pas voulu le savoir
pul, jonquille
Prends pitié de mes souffrances.
kihat, papier
Je languis à chaque instant.
ermut, poire
Donnez-moi un espoir.
sabun, du savon
je suis malade d'amour
chemur, du charbon,
Puissé-je mourir pour que mes années s'ajoutent aux vôtres !
gul, rose
Puissiez-vous être heureuse, et je prendrai vos peines en échange.
hazir, paille
Daignez faire de moi votre esclave
jo ha, du tissu
Vous n'avez pas de prix
tartsin, cannelle
Mes biens sont à vous
gira, alumette
Je brûle, je brûle, ma flamme me consume
sirma, fil d'or
Ne détournez pas le visage
satch, cheveu
Couronne de ma tête
uzum, raisin
Mes yeux
tel, ficelle d'or
je meurs, venez-vite
Et le post-scriptum :
biber, du poivre
Envoyez moi une réponse
Vous voyez que cette lettre est tout en vers, et je peux vous assurer qu'il entre beaucoup d'imagination dans leur choix, comme pour les expressions les plus recherchées de nos lettres ; il y a, je crois, un million de vers servant à cet usage. Il n'y a pas de couleur, de fleur, de plante, de fruit, d'herbe, de pierre, de plume qui n'ait son vers, et vous pouvez quereller, blâmer ou envoyer des lettres de passion, d'amitié ou de simple politesse, ou même donner des nouvelles sans tacher d'encre le bout de vos doigts.
[...]
Comme je préfère l'anglais à tout , je suis très mortifiée de son déclin quotidien dans ma tête, où il se réduit (je le dis à ma honte) à un petit nombre de mots. Je n'arrive pas à trouver une phrase qui me permette de terminer convenablement ma lettre, et suis forcée de dire gauchement à votre seigneurie que je suis sa fidèle et dévouée servante".
Lady Mary Wortley Montagu. Lettres turques.
Letter to Lady Rich, march 1716, in Letters and Works of Lady Montagu in two volumes, Galignani, 1836.
In L'islam au péril des femmes, une anglaise en Turquie au XVIIIe siècle, intr. et trad. par Anne-Marie Moulin et Pierre Chuvin. La Découverte, 2001. On peut aussi goûter au festin d'intelligence, d'humour et de curiosité que constitue cette correspondance dans un joli recueil, plus restreint, de la collection du Petit Mercure, au Mercure de France. Un autre recueil, rassemblant d'autres lettres, Lettres d'ailleurs, est disponible chez José Corti.
Aquarelle de Gabriel de Saint-Aubin.
Le saut du loup

"Le loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait.
Le loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la Mère-grand. "
Une photo de Jose Luis Rodriguez,
Wildlife Photographer of the Year, 2009
Ailes


Rachel Labastie/
galerie la BANK
1/86400



Cheminer par monts et par vaux sur la carte de Cassini
via la Datcha de Louise
L'album de Barbara
A partir de l'âge de huit ans, Barbara Johnson, (1738-1825), fille du révérend Woolsey Johnson et de la merveilleuse Jane Johnson, s'appliqua à tenir une sorte de journal de sa vie à travers ses vêtements : sur un livre de comptes - dont on ne sait comment il lui fut transmis -, elle épinglait les échantillons de tissu - avec l'indication du prix, du métrage, du nom de la personnage lui ayant éventuellement offert le tissu, la destination du vêtement - et collait des gravures de mode issues des Pocket Books, petits ouvrages reliés en cuir contenant des pages blanches, mois par mois, utilisées comme agenda, mais aussi des pas de danses, des recettes de cuisine, des énigmes, des petites histoires, des poèmes, des listes de prix et une sorte de guide des dernières modes.
Femme cultivée et gaie, toujours soucieuse de la mode du jour, elle ne se maria jamais mais vécut parmi parents et amis jusqu'à l'âge de 85 ans, marquée par des deuils successifs comme autant de taches noires dans son album bigarré.

Barbara ne fut pas la seule femme de son époque à collecter des memorabilia de sa garde robe. Laetitia Powell habilla vingt-trois poupées, de 1754 à 1832, à son effigie. Une autre dame anglaise, restée anonyme, dessina à l'aquarelle 49 esquisses de robes, de 1784 à 1805, accompagnées d'annotations très fournies. La propre nièce de Barbara, Harriet Dalrymple, confectionna un album de dessins de mode de 1797 à 1799.

L'album, acheté à une vente aux enchères de Christie's en 1973, est aujourd'hui conservé au Victoria and Albert Museum.
Il a fait l'objet d'une édition en fac-similé, aujourd'hui épuisée, chez Thames and Hudson, en 1987. Barbara Johnson's Album of Fashion and Fabrics.Natalie Rothstein, ed.
Revival




Photos de William Selden, style de Katie Shillingford
pour le numéro de novembre 2009, "Imagination Issue", de Dazed and Confused
Grâce à la précieuse Artemis
Bly

"Il y avait de nombreux coins au détour desquels je m'attendais à tomber sur Quint, et de nombreuses situations qui auraient été sinistrement propices à l'apparition de Miss Jessel. L'été s'était éloigné, l'été s'en était allé, l'automne était tombé sur Bly et avait à demi soufflé notre lumière. L'endroit, avec son ciel gris et ses guirlandes flétries, ses espaces dénudés et ses feuilles mortes épaisses ressemblait à un théâtre après la représentation, tout jonché de programmes froissés".
Henry James. Le tour d'écrou. Stock, tr. Monique Nemer
"There was many a corner round which I expected to come upon Quint, and many a situation that, in a merely sinister way, would have favored the appearance of Miss Jessel. The summer had turned, the summer had gone, the autumn had dropped upon Bly and had blown out half our lights. The place, with its gray sky and withered garlands, its bared spaces and scattered dead leaves, was like a theater after the performance -- all strewn with crumpled playbills."
The Turn of the Screw. Ch. XIII

Illustrations du super talentueux Pablo Auladell pour une édition espagnole,
dont vous pourrez guetter la parution sur son blog
Un extrait de The Others ici









