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Saint Jérôme dans le désert, un des quatre chefs d'oeuvre de Patinir des collections du Prado.

Joachim Patinir est souvent considéré  à tort comme le premier peintre de paysage. Ce fut cependant sans nul doute le premier à être identifié comme tel par ses contemporains et l'inventeur d'une formule unique, qui fit la fortune de ses luxueuses compositions au-delà du marché anversois. Alejandro Vergara, initiateur de la grande retrospective du Prado, éditeur du premier catalogue raisonné de son œuvre, en souligne les spécificités :

- de larges vues panoramiques où le paysage occupe la majeure partie du tableau, chaque détail étant peint avec la même netteté qu'il occupe le premier plan ou l'arrière plan ; une prédominance du paysage par rapport aux personnages ;

- Une ligne d'horizon droite laissant le paysage ouvert, contrairement aux représentations les plus usuelles où le paysage est fermé par des arbres ou des montuosités ; une lumière brillant derrière la courbure de la terre, laissant deviner l'existence d'autres contrées au-delà de l'espace représenté ;

- d'extraordinaires formations rocheuses se mêlant aux prairies, aux étendues d'eau, aux rivières, aux champs, aux chemins et à une myriade d'édifices ;

- un bleu d'une intensité sans précédent, créant une impression de distance


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Pour ses contemporains, la part inédite dédiée à la représentation de la nature fit tout l'attrait de ses tableaux. Sa représentation n'a rien de réaliste ( ni ombres, ni lumière naturelle) : elle  tient davantage du concept que de l'expérience. Sacré et profane, allusions symboliques et traits naturalistes y sont intimement mêlés. Grâce à ses paysages-monde,  combinaison unique de larges vues et de détails infimes, Patinir s'assura une niche dans un marché hautement compétitif : ses tableaux pouvaient contenter aussi bien une clientèle dévote qu'une clientèle humaniste,  un public de collectionneurs d'art aussi bien qu'un public de marchands, séduits par les scènes portuaires et les lointains.

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Détail du panneau droit du triptyque de la Pénitence de Saint Jérôme.
Metropolitan Museum, New York.

 

 

Mais ce qu'il offre à tous c'est une expérience poétique du monde, un "pélerinage de l'oeil" selon la belle expression de Reindert Falkenburg. Sur les chemins sinueux, en compagnie de petits bonshommes besaces au dos, le regard se déplace de basiliques romanes en huttes d'ermite, de chaumières en châteaux, de champs de blé en mers étales,  de villages en ports, pour s'élever jusqu'à la mystérieuse harmonie du tout.

 

 

 

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Détail du Saint Jérôme dans le Désert ayant appartenu à JK Huysmans.
Musée du Louvre


"De tous temps, de tous lieux, les voyageurs ont rapporté des cadeaux de leurs lointains voyages : pacotille ou tréors, animaux fabuleux ou livres de merveilles, cailloux de prix pour les tsarines, graines miraculeuses ou racines maléfiques, vocables arrachés aux langues étrangères, perroquets, perroquets... Quel présent va-t-il rapporter, Patinir, de tous ses voyages au-delà de ses toiles ?  Quel présent assez beau, assez rare, laissera-t-il à ses filles, et aux filles de ses filles, et à toutes les générations à venir ? Il n'inventera pas, comme d'autres, une renoncule, il ne découvrira pas sous le sable une statuette musicale, il ne calculera pas dans l'espace le passage d'une nébuleuse. Il s'est fait peintre et il n'a jamais voyagé qu'avec ses pinceaux. Mais de tous ses périples, si loin de la terre d'Ardenne et de ses ardoisières, il a rapporté un fabuleux présent. Ni un diamant, ni une soierie, ni un sonnet, ni une octave. Il a rapporté une couleur. Ce n'est pas le bleu du saphir, ni le bleu de l'ardoise ; ce n'est pas le bleu de l'acier ni celui de la glace vive ; ce n'est pas le bleu du noble iris, ni celui de la grêle mésange ; ce n'est pas le bleu tendre de l'oeil de la truite, ni le bleu argenté du mélèze bleu ; ce n'est pas le bleu du ciel, ni le bleu de la nuit. C'est un bleu qui ne ressemble à aucun autre bleu, qui n'est ni de Paris, ni de Prusse et qui ne vient pas d'outre-mer. Ce n'est pas le bleu turquin, ni le bleu Nattier, ni le bleu cobalt. C'est un bleu qui ne ressemble qu'à lui, et qu'il faudra bien appeler par son nom : le bleu Patinir".

Maurice Pons
Patinir ou l'harmonie du monde  écrit avec André Barret
dans la fabuleuse  feue collection "L'Atelier du Merveilleux'
de Robert Laffont.





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Rochers du Saint Jerôme de la National Gallery.