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Images en noir et blanc issues du site consacré à
La musica della Mafia , trilogie controversée  initiée par Francesco Sbano,  image du milieu : Tom Vos

"Lors de leur raid du 30 août, les policiers pensaient avoir arrêté tous les membres de la famille Giorgi, appartenant au puissant clan Vottari-Pelle, dans leur maison de Bosco Sant'Ippolito, un hameau en contrebas de San Luca, au coeur des montagnes de l'Aspromonte.Ce n'est que plus tard, en sondant les murs de la cave, qu'ils découvrirent trois hommes cachés dans un bunker. L'entrée était invisible derrière un mur de bouteilles de vin. Un pan de la paroi en brique coulissait sur deux gros rails grâce à une commande électrique. Une pratique utilisée depuis longtemps par les 'ndranghetistes entrés en clandestinité dans leur propre maison.

Dans l'Aspromonte, où les parrains qui brassent des affaires désormais "globalisées" ont besoin d'aller de temps à autre se "ressourcer", c'est tout le village qui prend la surveillance en charge. Un nombre incongru de jeunes motocyclistes sillonnent chacune de ces routes isolées pour signaler l'arrivée de visiteurs "suspects". Et, en quelques instants, le village se vide comme un décor de théâtre. En apparence, il n'y a plus que des masures gauchement modernisées ; en fait, elles abritent des caches à la James Bond.

Il y a un peu plus de deux ans, après l'opération "Marina", qui avait permis de saisir tout un arsenal, les carabiniers nous avaient emmenés à Plati, un village qui monte dur sur les collines. Giuseppe Barbaro, le chef du clan dominant, en cavale depuis neuf ans, avait tout bonnement été retrouvé caché chez lui, avec sa femme. Un système astucieux. A l'aide d'une télécommande, les trois marches du perron s'escamotaient devant la maison, et un véritable studio avec lit et réfrigérateur était accessible en sous-sol. Le temps que ses poursuivants arrivent, le boss avait ainsi "disparu" plusieurs fois. A l'intérieur se trouvait une deuxième cache dans la cuisine. Un banal évier encastré dans le mur pivotait, donnant accès à un dédale de tunnels souterrains débouchant, en pleine nature, dans le lit d'une petite rivière.

A Plati, il n'y a ni cinéma, ni bibliothèque, ni terrain de jeu. L'un de nos guides avait expliqué que "dans ces villages où il n'y a rien, à 6 ans, les gamins savent se servir d'un pistolet ; à 15, ils volent ; à 22, ils font partie des commandos de tueurs ; à 30 ans, ils sont chefs de clan. Il faudrait cinq à six générations pour tout changer". Une poignée de carabiniers opiniâtres et célibataires ("Qui risquerait la vie de sa femme ici avec nous ?") survivaient dans un bunker isolé.

A côté, la petite église Santa Maria, impeccable et déserte. Au pied d'un grand Christ étaient déposés, ce jour-là, à même le sol, des billets de banque que personne ne se hasardait à voler. Le Padre Emmanuelle Maggiore, un homme du Nord aguerri par des années au Zaïre et au Congo, nous avait confié : " Ici ? C'est pire que d'être missionnaire en Afrique ! Les enfants n'ont pas de modèle, l'Etat est absent ou, quand ses représentants se déplacent, c'est qu'ils viennent arrêter quelqu'un. Un sentiment d'abandon terrible." Et l'un des carabiniers, Massimiliano, avait renchéri : "Je vois tous ces gosses l'air buté. Je voudrais leur parler, rien à faire. Mon seul contact a été les cailloux qu'ils ont jetés sur mon pare-brise le jour de mon arrivée..."

Au cours de l'opération "Marina", on découvrira que l'administration de la mairie de Plati était asservie au clan Barbaro. On trouvera même une copie de délibération communale allouant des fonds au "secteur de l'aide aux fugitifs"."

Jean-Jacques Bozonnet et Marie-Claude Decamps
Le Monde, 5 septembre 2007