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"Si vous prenez des pavots sauvages abandonnés dans la lumière solaire d'un après-midi mélancolique et les pilez, il en sort un suc qui sèche aussitôt ; alors mouillez-le un peu sur une toile blanche très propre et demandez à un enfant de passer un doigt humide sur ce liquide : au centre de la trace du doigt va émerger un rouge très pâle, presque rose, resplendissant pourtant grâce à la blancheur du linge lavé qui est sous lui ; mais sur les bords des traces se concentrera un filet d'une rouge violent et précieux, presque décoloré.

 


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Et un second rouge : moût très pâle sur un papier-parchemin blanc éclatant, ou un lin fraîchement lavé, fraises mortes exprimées puis écrasées au doigt, pour que le liquide se répande, intense, sur les bords et qu'au centre ne reste qu'une pâleur, un vide, un néant plein de quelque chose de rouge qui fut rouge et qui l'est encore, mais comme une odeur fantôme.


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C'est bien ainsi qu'apparaît le vide présent dans le tableau, dans les corps des membres de la Sainte famille et de leurs proches - avec son blanc éclatant de linge lavé, opaque et dur, au liseré des figures, sur les plis des manteaux- , excepté qu'il a été peint, lui aussi. Et il s'agit cette fois-ci d'un jaune couleur d'épis, ou du rose des fleurs dont j'oublie le nom : les roses sauvages,  je crois,  qui poussent sur les buissons négligés du printemps, dans les simples prés ou pâtures ou sur les bords des fossés, celles dont les feuilles sont devenues si délicates qu'elles tombent quand on les touche. Un rose plus raffiné, plus féminin que celui de ces fleurs sans valeur est proprement impensable.

 

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Ce jaune et ce rose  - qui comblent le grand vide des corps bordés par l'écume des pavots sauvages, du moût, des fraises et des feuilles d'eau - ne sont pas des teintes , mais des souffles délicats, irréguliers et puissants, semblables aux ruines ineffables d'un incendie sur les flancs d'une vapeur en forme de colline ou de donjon."

 

Pier Paolo Pasolini.
Ecrits sur la peinture. présentation et traduction d'Hervé Joubert-Laurencin. Paris, Carré, 1997.

à propos de la Déposition du Christ de Pontormo,
de  la Cappella Capponi de l'église Santa Felicità à   Florence
(à la reconstitution de laquelle son film La Ricotta est consacré)

 



Cité par Patricia Falguières, dans son remarquable petit ouvrage
Le maniérisme, une avant-garde au XVIe siècle. Découvertes Gallimard, 2004.

 

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