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Masque anthropomorphe Bena Biombo. République démocratique du Congo
Fente sur l'oeil réparée avec des agrafes.



Des ligatures, des sutures, des agrafes, des broches, des pièces métalliques, des vis : autant de blessures, autant de cicatrices n'avaient auparavant été livrées au regard. C'est en effet  une pratique presque invisible dans les musées d'ethnographie que la superbe exposition Objets blessés, la réparation en Afrique se propose d'explorer : la réparation. Les collecteurs - colonisateurs ou ethnographes -, qui ont fourni la plupart des objets qui forment leurs collections aujourd'hui, ont toujours privilégié les objets intacts, parfois pour mieux les épurer comme les masques de Côte d'Ivoire dont ne fut conservée que l'âme de bois après suppression des parties végétales ou textiles. Sur les 60 000 objets africains que comptent les collections du musée du Quai Branly, seulement un pour cent est réparé, alors que  la réparation a toujours été une activité intense en Afrique. De cet écart, le commissaire de l'exposition, Gaetano Speranza, a voulu faire naître une réflexion sur la représentation de la culture des autres, tout en réparant un oubli, tout en comblant une lacune.

Le but n'est pas de proposer une recontextualisation originaire de ces objets : ce qui est exposé, ce sont des réparations et non des objets. Et pour que les interventions paraissent plus évidentes encore aux yeux du visiteur, des dessins (d'Emmanuelle Duparchy) offrent, comme à la loupe, le luxe de leurs détails, où sont mises en lumière l'ingéniosité et la dextérité des forgerons et autres réparateurs. Les sutures des calebasses surtout forcent l'admiration et constituent un embellissement de l'objet.  Les réparations africaines, toujours visibles, s'accompagnent en effet souvent d'un parti pris esthétique, qui ajoute à la force de l'objet. Contrairement aux termes français - réparer, rapiécer, raccommoder, repriser, rapetasser, ravauder -  la notion de réparation ne comporte pas de valeur itérative marquée par le préfixe -re, elle manifeste plutôt la notion de "préparer, apprêter, être bien". Deux termes dogon plus ou moins synonymes expriment ainsi couramment l'idée de réparation dans le sens d'"arranger les choses", de résoudre un problème d'ordre pratique mais aussi de "travailler afin que les choses ou les gens soient bien".

Il s'agit encore moins d'opposer un Occident consumériste et gaspilleur, prêt à tout jeter, à une Afrique morale et économe. Tout n'y est pas conservé, bien évidemment. Dans les sociétés traditionnelles, certains objets sont purement et simplement jetés ou brûlés ;  d'autres, usés ou cassés, sont réutilisés avec une autre fonction. Les objets qui méritent réparation sont les objets utilitaires difficilement remplaçables ou certains objets rituels. La réparation implique une répartition codifiée des rôles, du forgeron au griot ou au marabout, des hommes aux femmes, et une mise à l'épreuve du statut social de chacun mais elle suppose aussi une réflexion du groupe sur lui-même car qui dit réparation, dit atteinte préalable à l'équilibre du corps social.

Dans les sociétés animistes, tout se passe ainsi comme s'il existait un lien direct de cause à effet entre la perte de l'équilibre des propriétés mécaniques de l'objet de culte et la perte de l'équilibre du système d'organisation de la société. Le rite réparateur devient alors un point de suture, un nœud nécessaire à la croissance, à la consolidation et à la continuité du groupe social uni.

Mais toute détérioration d'objet rituel n'appelle pas réparation. Prolonger ou non la vie d'un objet fait l'objet d'intenses débats. Chez les Dogon, il apparaît toutefois clairement qu'une statuette rongée par les termites sera simplement remplacée, même si le degré de détérioration acceptable avant un tel remplacement suscite des dissensions. A l'inverse, une statuette brisée, même partiellement, est considérée comme étant abîmée ou gâtée : elle perd sa force, sa puissance, et par voie de conséquence son efficacité rituelle. Le dommage annonce d'autres "dégâts" et est interprété très souvent  comme les conséquences de fautes antérieures au sein du lignage ou du village. (cf article d'Eric Jolly dans le catalogue).

Dans les sociétés musulmanes, réparer, c'est associer, dans un acte de renaissance et de reconnaissance, le geste d'un forgeron et le savoir d'un marabout. La réparation renouvelle l'acte de créer en réutilisant quelques fragments que l'homme semble avoir abandonnés après en avoir trop usé. La réparation, plus encore que la création, indique que le pardon fonctionne, que l'origine est proche comme peut soudainement se rapprocher la fin, qu'on ne lit jamais aussi bien un texte sacré qu'on ne le relit. Lorsque l'on veut croire à un nouveau début, plutôt que de condamner au rebut un objet qu'on néglige, la question est devenue bien plus morale que technique ou artistique. Le croyant cherche par la réparation rien moins qu'une rédemption. (cf article de Kadidia Kane-Devautour).


Pour nous qui sommes habitués à la réparation comme restauration, où l'intervention doit être la moins visible possible et bien évidemment sans ajout, un effort de pensée est indispensable pour s'approcher de la réparation africaine. Reste ouverte cette interrogation de Gaetano Speranza : "pourquoi l'Occident cache-t-il les blessures et les réparations, les siennes et celles des autres ? "




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Calebasse de mariage Bozo, Mali

Calebasse, cuir, plastique, fibres végétales, métal. Fentes réparées par des ligatures simples et d'autres enserrant un ou plusieurs fibres végétales.


Objets blessés, la réparation en Afrique.
Musée du Quai Branly, Paris
jusqu'au 16 septembre 2007