Robert  Walser ( écrivain suisse allemand, né en 1878  et mort dans la neige le jour de Noël 1955 après avoir été interné pendant vingt-six ans ) connaît vers 1917 une très grave crise d'inspiration (Les enfants Tanner et l'Institut Benjamenta datent de 1907 et 1909). Terrassé par "une véritable faillite de la main", "une impuissance, une crampe, un étouffement", il ne peut plus tenir la plume avec laquelle il a coutume d'écrire. "Pour se libérer de ce dégoût de la plume", il se mit à "crayonner, à esquisser, à batifoler" : au crayon à papier il couvre n'importe quel support - marge de journal, vieille lettre, enveloppe, carte de visite - d'une écriture microscopique ne dépassant pas un millimètre de hauteur, sans aucune rature, avec des syllabes amalgamées dans des abréviations rappelant les signes sténographiques.  Ces "microgrammes" ont  longtemps été pris pour un langage secret. Un de ses amis voulut même les détruire mais l'avocat qui gérait la succession sut les préserver jusqu'à ce que l'on découvre qu'il s'agissait d'une forme miniaturisée à l'extrême de l'ancienne écriture allemande courante.

On pense que de 1918 à 1933, début de son silence littéraire, Robert Walser n'a rien écrit qui ne soit d'abord passé par ce filtre. Il a lui-même donné à l'ensemble du processus le titre magnifique de "territoire du crayon". Comme le dit Peter Utz dans sa postface au recueil publié aux éditions Zoé, en 2002, " c'est un espace privé qui s'ouvre, mi-vestiaire, mi-plateau de répétition caché derrière la scène sur laquelle l'écrivain se montre en public". Walser , selon divers processus de copies et recopies, en tire nouvelles, billets pour son feuilleton quasi- quotidien dans les journaux, voire  romans. Lui seul y a accès, il s'y essaie à un ton plus libre et plus radical, il peut s'y laisser aller,  "y chanter, gazouiller et gronder" tout en restant à l'intérieur de la contrainte du support.  Dans le microgramme «Esquisse au crayon», il remarque que le crayon lui permet de travailler «de  manière plus rêveuse, plus calme, plus lente, plus contemplative". Il ajoute : " je croyais pouvoir, littéralement, guérir grâce à la méthode de travail que j'ai décrite». L'acte d'écrire prend le dessus et devient son propre sujet.

Le décryptage des 526 feuillets, pures merveilles calligraphiques, ont réclamé une vingtaine d'années de travail à Werner Morlang et Bernhard Echte qui, armés de loupes à fort grossissement,  ont dû déchiffrer le texte mot à mot, voire syllabe par syllabe. L'édition intégrale allemande compte six volumes. Soixante microgrammes font l'objet aujourd'hui d'une exposition à la fondation Martin Bodmer, à Genève.

"Flocons de neige et feuilles se ressemblent".

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