jean françois martin siri la belle illustration

 

 

"L'odeur [de l'essence de bergamote ] parvient à couvrir le bruit redoutable des machines, elle me renverse, m'inonde. Alors que je cherche, dans mon métier, de la distance avec  les odeurs, pour mieux les saisir, les comprendre, pour sentir "derrière" l'odeur, ici elle me pénètre, je ne peux lui échapper, je me laisse envelopper, enrober par elle. J'ai l'impression d'être face à un monochrome olfactif. C'est une véritable expérience physique que le plaisir de l'odeur brute, une expérience d'où la pensée se fait absente.

L'après-midi nous allons visiter les giardini di bergamotti, les vergers de bergamotiers - au sud de l'Italie, les cultures d'agrumes sont appelés giardini (jardins) - , ce qui me donne l'occasion de vivre une autre expérience : sentir l'odeur qu'exhalent les bergamotiers en décembre, une odeur de zestes de fruits, et non de fleurs comme pour les orangers. Au cours de notre échange, j'apprends le nom des différentes variétés de bergamote : Femminello, Fantastico et Castagnaro. Il suffit de regarder les fruits pour comprendre les noms. J'apprends aussi qu'un fruit mal formé est nommé "meraviglia", merveille. Le nom me ravit, d'autant que cette erreur de la nature va trôner sur le coin d'une table ou d'un buffet, car on lui attribue des vertus magiques. "

 

Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur, suivi d'un abrégé d'odeurs. Ed. Sabine Wespieser.

 

 

 

 

 

 

Dessin de Jean-François Martin via La belle illustration