Gazette des atours

"Le valet de garde-robe de service présentait tous les matins à la première femme de chambre un livre sur lequel étaient attachés les échantillons des robes, grands habits, robes déshabillées etc. La première femme de chambre présentait le livre au réveil de la reine, avec une pelote : Sa Majesté plaçait des épingles sur tout ce qu'elle désirait pour la journée : une sur le grand habit qu'elle voulait, une sur la robe déshabillée pour l'après-midi, une sur la robe parée pour l'heure du jeu ou le souper des petits appartements. On reportait le livre à la garde-robe et bientôt, on voyait arriver dans des grands taffetas tout ce qui était nécessaire pour la journée". Voilà comment Madame Campan décrit dans ses Mémoires le rituel attaché à la gazette des atours.
Le registre aujourd'hui visible à l'exposition des Archives nationales, Marie-Antoinette : pièces à conviction, n'est sans doute pas celui qui servait à la Reine. On n'y trouve aucune trace de piqûre, et la présentation des échantillons, inégaux, effilochés, collés un peu au hasard, semble bien négligée comparativement à celle de la gazette tenue pour Madame Elisabeth, sœur du roi. On pense qu'il s'agirait plutôt d'un registre destiné à l'usage de Madame d'Ossun, première dame d'atours de la Reine en 1781, soucieuse de mettre de l'ordre dans les commandes royales et de vérifier que les artisans fournissaient ce qui leur avait été commandé et payé.
Cela n'empêche pas de rêver aux "douze grands habits de cour", "douze petites robes dites de fantaisie", " douze robes riches sur panier pour le jeu ou le souper des petits appartements" que Marie-Antoinette commandait trois fois par an à Mlle Bertin, son "ministre de la mode". Elles occupaient bien sûr la place centrale des dépenses de la reine, aux côtés de six autres postes budgétaires : " dentelles, mousselines et toiles", "fourrures", "parfumeries et merceries", "bas, souliers et chapeaux", "étoffes de soie et autres", "modes et parures".
On sait que la mode fut le principal moyen pour Marie-Antoinette d'échapper aux pesanteurs de l'étiquette à travers ses tenues masculines de cavalière, ses monumentaux poufs capillaires, ses déguisements décadents de bal et ses habits champêtres à la gaulle, loin de l'épreuve physique que constituait le port de la robe à panier et du corset à armature de fer. Caroline Weber, dans son récent ouvrage The Queen of Fashion (Henry Holt, NY, 2006), montre même qu'elle fit de ses habits un véritable mode d'expression politique qui en même temps que de lui assurer des triomphes la mena à sa perte.

Mais il faut aussi avoir à l'esprit les effets de ses choix à l'intérieur de la cour. Michelle Sapori, dans Rose Bertin, ministre des modes (Institut français de la mode, 2003) souligne que la mode était aussi pour la reine une arme de distinction opérant un classement des familles qui concurrençaient les anciennes valeurs traditionnelles de naissance ou de richesse. Certaines grandes familles refusèrent de rentrer dans ce jeu et ne parurent presque plus à la cour. Pour les autres, aspirant à faire partie de la coterie de la reine, l'inquiétude vestimentaire était permanente et le changement perpétuel des modes les laissait constamment sur le qui-vive. La femme de cour vivait dans l'angoisse d'être vêtue comme il faut, au moment où il faut, car il y avait des tenues pour chaque moment de la journée et en fonction de chaque circonstance : toilette pour le lever et toilette pour le dîner, toilette pour recevoir l'ami et pour recevoir le prêtre, toilette pour la promenade en ville et toilette pour la campagne, toilette pour déjeuner chez soi et toilette pour déjeuner chez les autres. Il y avait celles qui avaient l'honneur d'être informées des modes du lendemain et celles qu'on maintenait dans l'ignorance des nouvelles références qui auraient permis de se positionner au regard de l'autre sur l'échelle sociale. La domination de la reine au moyen des modes était ainsi d'autant plus forte que les dominées étaient inconsciemment dupes et tacitement consentantes.

