mardi 2 juin 2009
Soi-même comme un autre



La multiphotographie, grâce aux reflets engendrés par un miroir double déployé en un angle précis, permettait de prendre une même personne sous cinq angles de vue différents : selon les termes employés dans le Scientific American d'octobre 1896, vous pouviez ainsi vous voir comme les autres vous voient. La galerie virtuelle du collectionneur HW Lawo - Uneinsamkeiten, Dé-solitudes - donne à voir d'étranges jeux de regard, entre évitement et confrontation, connivence et impassibilité, selon que le sujet a choisi de former une petite assemblée avec ses clones ou de fuir sa propre compagnie.

lundi 25 mai 2009
Mémoire visuelle

"Il existe deux sortes de mémoire visuelle : l'une où vous recréez minutieusement une image dans le laboratoire de votre esprit, alors que vous avez les yeux grands ouverts (c'est ainsi que je me représente Annabel en termes généraux tels que "peau couleur de miel", "bras fluets", "cheveux courts et châtains" "longs cils", "grosse bouche éclatante") ; l'autre où vous visualisez instantanément, les yeux fermés, sur la sombre face interne de vos paupières, l'image rigoureusement fidèle et objective d'un visage aimé, petit fantôme en couleurs naturelles (et c'est ainsi que je vois Lolita). "
Nabokov. Lolita. Iere partie, ch. 3.
tr. Maurice Couturier. Gallimard.
Collage de Daniel Rrr.
mardi 24 mars 2009
Presse papier

Affiche de l'exposition 80 + 80, photo-graphisme organisée par la galerie Vu et la galerie Anatome
Un collage Presse-Papier d'une photo d'Ouka Leele et d'un portrait de Rogier van der Weyden.
mardi 30 septembre 2008
Merle indien

un portrait de George Hurrell
En voyant Les Hauts de Hurlevent de William Wyler, j'ai été intriguée par certains plans où le visage de Merle Oberon paraissait asiatique. Il ne faut pas longtemps pour découvrir qu'Estelle Merle O'Brien Thompson est née à Bombay en 1911 d'une mère anglo-sri-lankaise et d'un père irlandais. Dès le début de sa carrière, elle cacha ses origines, allant jusqu'à faire passer sa mère pour sa domestique. Avec l'aide de son premier mari, le metteur en scène Alexander Korda, mis dans la confidence, elle forgea la légende selon laquelle elle était née en Tasmanie. Une croyance encore bien ancrée en Australie où elle est honorée par certains comme une enfant du pays, une croyance renforcée par la visite qu'elle dut y faire, à la demande de son dernier mari, Robert Wonders, désireux de découvrir son lieu de naissance.
Un accident de voiture à la fin des années 30 couvrit son visage de cicatrices profondes que plusieurs dermabrasions chez les plus grands spécialistes ne parvinrent jamais à faire disparaître. L'un de ses maris, le directeur de la photographie Lucien Ballard, mit alors au point une technique d'éclairage restée célèbre sous le nom de" Obie" pour atténuer ses imperfections : un masque de lumière derrière lequel elle pouvait se cacher.

Dans le rôle d'Anne Boleyn dans La vie privée d'Henri VIII
mardi 23 septembre 2008
I've seen that face before
lundi 22 septembre 2008
Mutilation

Kitakyushu Municipal Museum
En 1869, Degas peint le portrait de son ami Manet et de sa femme Suzanne au piano. Le tableau fini, Manet ne décolère pas : selon lui, Degas a déformé sciemment le visage de son épouse. Il déchire un tiers de la toile et fait disparaître ses traits, ses mains, ses bras, ses jambes. Quand Degas, invité chez eux, découvre cet acte de vandalisme, il reprend son tableau sous le bras sans même dire au revoir. Rentré chez lui, il applique un nouveau morceau de toile afin de refaire le portrait de Suzanne. Un projet qu'il ne mena jamais à bien.
L'ironie veut que quelque trente ans plus tard, Léon Leenhoff, le fils de Suzanne, mit en pièces L'éxécution de Maximilien afin de mieux vendre la toile de son beau-père. Degas, en véritable Isis, décida alors d'en rassembler les fragments pour reconstituer l'œuvre de celui qui fut son ami.
Voir l'article de Jeffrey Meyers, "Degas and Manet : A Study in Friendship"
Apollo, février 2005
vendredi 19 septembre 2008
Face/project
Tina Berning, la talentueuse dessinatrice berlinoise, s'est associée avec le photographe de mode Michelangelo di Battista afin d'élaborer FACE/ project, un jubilatoire exercice de fusion pour Vogue Italia où le dessin de mode et la photographie de mode forment non plus des genres juxtaposés mais un creuset d'où naissent des chimères. Masques ou prothèses pour gueules cassées, les dessins posés sur la tête des mannequins laissent imaginer une infinité de possibilités, où laideur et beauté se rejoignent, tandis que les visages se transforment en dessin, par la simple grâce d'un fil de fer enroulé autour de l'ovale d'une belle.

Le fruit de cette collaboration sera exposé à la galerie
Camera Work, à Berlin, dans le cadre de l'exposition collective Fashion
à partir du 19 septembre
lundi 31 mars 2008
Fard et poudre

Pommade au citron, pommade de Rome, pommade de limaçon, pommade d'ours, pommade aux concombres ; poudre parfumée à l'œillet, poudre à la violette, poudre de mille fleurs, poudre à la fleur d'oranger, au jasmin, poudre à la maréchale ; poudre à poudrer les cheveux "gris-rose très agréable", "bleu ardoisé", "belle couleur lilas" ; eau blanche des sultanes, eau de perle ; pots de blanc glacé ; pots de rouge (pour les blondes, pour les brunes, pour le jour, pour la nuit, le bal, la cour, la ville, le théâtre et pour le voyage) ; houppes de cygne ; mouches...
Entre fard et poudre, entre rouge et blanc, à quoi ressemblait le visage des femmes et des hommes de l'Ancien régime ?
Photo de Bernard Tartinville
lundi 22 octobre 2007
Vieillir
Autre découverte faite grâce à la lettre-photo, le travail de Nicholas Nixon : "25 years of the Brown Sisters and New York", série composée d'un portrait annuel de quatre sœurs ( en fait, sa femme et ses sœurs) de 1975 à 1999. En voici une sélection de cinq ans en cinq ans. Mais curieusement, ce n'est pas tant leur vieillissement qui saute aux yeux que l'écoulement de temporalités décalées : un véritable art de la fugue.



J'ajouterai volontiers la trouvaille géniale de l'excellent Square America. Un paquet de photos représentant une même femme trouvé dans une vanity case sur un marché aux puces : là, ce n'est plus la fugue du temps mais véritablement la fuite.
Enfin, pour un clin d'oeil finlandais, je terminerai par cette photo personnelle qui porte en elle-même les signes du vieillissement : son grain "XXe siècle" interdit à mes filles toute confusion avec leurs propres photos. Sommes-nous nimbés aux yeux des nouvelles générations numériques de la même aura préhistorique que nos aïeuls en noir et blanc ?

Un polaroïd de 1971
jeudi 28 juin 2007
L'image dans le miroir

Erwin Blumenfeld. Le miroir brisé. 1940
" C’est drôle de voir son visage sans précaution, quand on ne se regarde pas encore, quand on n’est pas prêt [...] dans le reflet d'un vitrine, contre une fenêtre", écrivait récemment Greg, de La Main Gauche. En lisant cette remarque si juste, je me suis souvenue d'un reportage du Monde, "les écueils de la liberté", sur le centre de détention de Toul, où sont emprisonnées des personnes condamnées à de très longues peines. L'un des détenus expliquait l'étrange expérience qu'il avait vécue lorsqu'à l'occasion d'une permission, il avait été totalement incapable de se reconnaître dans le reflet que lui renvoyait le grand miroir d'un centre commercial. Cela faisait trente ans qu'il n'avait jamais vu son corps en entier (en prison, il n'y a que de petits miroirs). Et dans sa tête, ajoutait-il, il avait toujours le corps de ses vingt-deux ans.
On pense aussi, bien sûr, aux greffes totales du visage et à cet inconcevable moment du premier regard dans le miroir après l'opération, aux antipodes de la vision fugitive précédemment évoquée. Le Professeur Laurent Lantieri, auteur de la dernière transplantation en date (22 janvier sur un patient souffrant de la maladie de Recklinghausen), dans un entretien récent à Libération, préfère insister non sur la nouvelle image du vivant mais sur le souvenir de l'image du mort.
"Vivre avec la tête d'un autre, prendre l'identité d'une autre
personne, tous ces débats m'ont semblé loin de la réalité à
laquelle nous étions confrontés. La question philosophique et
pratique qui reste en suspens est celle du don. C'est le don qui
est la question centrale. Et c'est à nous de porter cette question.
Ce n'est pas au patient de remercier le receveur. Donner sa face,
ce n'est pas comme donner son coeur, ou son rein. Cela engage
d'autres personnes, cela a un retentissement sur les familles. Le
visage laisse une trace, il laisse des souvenirs chez les proches.
Comment faire accepter ce don par la famille du donneur ? La loi
sur le consentement avait été réfléchie sur des dons d'organes
internes, et non externes. J'estime que ce n'est pas la même chose.
Est-ce qu'un donneur peut dire
«oui je donne mes organes, mais pas ma face» ? Il m'apparaît
indispensable de recueillir le consentement explicite de la
famille, car on prélève quelque chose qui va toucher à l'image du
patient. Or la famille reste propriétaire de l'image du mort."
Je doute qu'il existe des images publiques du visage des donneurs et que la face garde les mêmes traits une fois transplantée sur une autre ossature et une autre musculature. Mais quelle troublante idée que les reflets identiques de deux individus différents.
Autoportraits de William Orpen.
L'un de 1910 (Metropolitan Museum of Art), l'autre de 1912 (Cleveland Museum of Art)







