Le Divan Fumoir Bohémien

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mardi 17 novembre 2009

Caftans et talismans






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Dans sa Nouvelle relation de l'intérieur du Sérail du Grand seigneur, publiée en 1675, Jean-Baptiste Tavernier nous fait pénétrer dans l'une  des salles les plus secrètes du palais de Topkapi : ,

"La seconde salle du trésor est un grand dôme qui contient six coffres de douze pieds de longueur sur six de largeur et de hauteur. Ces coffres, appelés ambar, sont pleins de toutes sortes d'habits qui servent au Grand Seigneur, de vestes, de riches fourrures, de turbans magnifiques et de coussins en broderie de perles. Outre ces six coffres, il s'en voit huit autres longs de huit pieds et larges de quatre, où l'on tient les pièces d'écarlate, les fins draps de Hollande et d'Angleterre, les pièces de velours, les brocarts d'or et d'argent, les couvertures de lit en broderie et autres richesses de cette nature. "


La tradition à la cour ottomane voulait qu'à la mort ou  du vivant du sultan, des princes et des princesses, leurs vêtements  fussent emballés dans des housses richement brodées, dûment étiquetées à leur nom  et déposées ensuite au Trésor, à titre de souvenir.

C'est ainsi que l'on peut aujourd'hui admirer dans l'éclat de leur premier jour caftans, pelisses et turbans du XVe siècle.

Mais plus encore que la variété des motifs - nuages chinois, artichauts, grenades, tulipes, œillets, rosettes à huit pétales, palmettes, cercles, croissants de lune -, la richesse des étoffes - velours italiens, soies de Bursa, lampas, seraser aux fils d'or ou d'argent, brocarts - , ou le raffinement des associations chromatiques, ce qui étonne ce sont ces chemises blanches couvertes d'enluminures et de calligraphies.




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Tuniques talismaniques aux effets protecteurs -  envoûtements, maladies ou blessures - ou bénéfiques -  faveurs amoureuses,  puissance sexuelle-, dont la confection obéissait à des règles très contraignantes.

Il faut s'imaginer les astrologues du palais, réunis en hâte sur ordre du médecin chef, occupés à scruter les étoiles pour déterminer l'heure favorable ; calligraphes et maîtres doreurs, réveillés en pleine nuit pour se mettre à l'œuvre devant des pièces de coton spécialement traité afin d'avoir la finesse et la  régularité du papier ; les mêmes , exténués, penchés depuis des heures sur leur ouvrage pour tracer  versets du Coran, formules religieuses et carrés magiques, selon des agencements savants dictés par la numérologie ; et plus tard, des doigts experts assemblant les différentes parties du vêtement afin d'assurer, au plus intime des épaisseurs de vêtements, toute l'efficacité du talisman.

Mais qu'ont-ils donc fait pour que dans l'un des coffres repose un caftan taché de sang









A la cour du Grand Turc, caftans du palais de Topkapi,
jusqu'au 18 janvier 2010 au Louvre

Caftan du milieu XVIe siècle, carmin foncé à motif de grenades spécialement élaboré par les tisserands italiens pour le marché ottoman ; chemise talismanique du XVIIe siècle portant la prière suivante : "Sultan Murad Han, fils de sultan, qui combat les pêcheurs et les révoltés, que Dieu lui accorde longue vie ! Qu'il fasse durer son bonheur, son autorité et son sultanat ! Amen !".

 

mardi 20 octobre 2009

L'album de Barbara



 

 


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A partir de l'âge de huit ans, Barbara Johnson, (1738-1825), fille du révérend Woolsey Johnson et de la merveilleuse Jane Johnson, s'appliqua à tenir une sorte de journal de sa vie à travers ses vêtements : sur un livre de comptes - dont on ne sait comment il lui fut transmis -, elle épinglait les échantillons de tissu - avec l'indication du prix, du métrage, du nom de la personnage lui ayant éventuellement offert le tissu, la destination du vêtement - et collait des gravures de mode issues des Pocket Books, petits ouvrages reliés en cuir contenant des pages blanches, mois par mois, utilisées comme  agenda, mais aussi des pas de danses, des recettes de cuisine, des énigmes, des petites histoires, des poèmes, des listes de prix et une sorte de guide des dernières modes.

Femme cultivée et gaie, toujours soucieuse de la mode du jour, elle ne se maria jamais mais vécut parmi parents et amis jusqu'à l'âge de 85 ans, marquée par des deuils successifs comme autant de taches noires dans son album bigarré.




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Barbara ne fut pas la seule femme de son époque à collecter des memorabilia de sa garde robe. Laetitia Powell habilla vingt-trois poupées, de 1754 à 1832, à son effigie. Une autre dame anglaise, restée anonyme, dessina à l'aquarelle 49 esquisses de robes, de 1784 à 1805, accompagnées d'annotations très fournies. La propre nièce de Barbara, Harriet Dalrymple, confectionna un album de dessins de mode de 1797 à 1799.


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L'album, acheté à une vente aux enchères de Christie's en 1973, est aujourd'hui conservé au Victoria and Albert Museum.

Il a fait l'objet d'une édition en fac-similé, aujourd'hui épuisée,  chez Thames and Hudson, en 1987. Barbara Johnson's Album of Fashion and Fabrics.Natalie Rothstein, ed.

 

 

lundi 19 octobre 2009

Revival




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Photos de William Selden,  style de Katie Shillingford
pour le numéro de novembre 2009, "Imagination Issue",  de Dazed and Confused









Grâce à la précieuse Artemis

mercredi 14 octobre 2009

La veste d'Agnes et autres récits écrits à l'aiguille






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Détails de la veste d'Agnes Richter.




Agnes Richter, couturière autrichienne,  fut internée contre son gré dans un hôpital psychiatrique de l'âge de quarante ans jusqu'à la fin de sa vie, vingt-six ans plus tard. Là, elle s'employa d'abord à défaire toutes les coutures de la veste de son uniforme de lin gris pour ensuite la remonter, en 1895, à sa propre manière, sans vraiment  dehors ni  dedans, après l'en avoir entièrement couverte en cinq couleurs différentes de phrases brodées, si denses et enchevêtrées qu'elles en étaient devenues par endroit illisibles, elle seule détenant le secret de cette seconde peau tatouée pourtant obstinément offerte à la vue de tous. Apparaissent  les mots "je", "mon", "enfant","sœur", "cuisinière","à travers mes bas blancs","mon habit","frère liberté","né le 19 juin 1873", avec le numéro de la blanchisserie "583 Hubertusburg" rebrodé pour  mieux s'intégrer au flux de son propre récit. Elle est aujourd'hui conservée, sous le numéro 793, à la fameuse collection Prinzhorn  de l'université d'Heidelberg.




Elle a inspiré à Rosalind Wyatt  le joli (un peu trop peut-être) projet  The Stitch Lives of Others, à travers lequel elle a élaboré le récit de la vie des arrière arrière-grands parents de son mari, Daniel Tuke, médecin aliéniste, pionnier de la réforme de la psychiatrie, et Esther Strickley, amatrice des dernières modes, en brodant sur un corsage en soie trouvé dans les archives familiales des extraits de leurs correspondances respectives avec du fil ayant appartenu à son aïeule, retraçant une part de leurs voyages  à travers les hôpitaux psychiatriques d'Europe .




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Sur la broderie comme cri silencieux, voir le désespoir brodé en lettres rouges d'Elizabeth Parker, institutrice dans un petit village du Sussex au XIXe siècle ou le grand rouleau de Lorina Bulwer, internée au Great Yarmouth Workhouse vers 1900.



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Sur  les écritures lingères et la mémoire,  voir  le beau travail de Marie-France Dubromel, mercière ambulante, sur les traces d'Yvonne Verdier.

lundi 21 septembre 2009

Petits arrangements avec la mode

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"Les dépenses d'habillement à Cranford étaient principalement consacrées à l'article auquel je viens de faire allusion. Si les têtes étaient enterrées dans d'élégants  nouveaux bonnets, les dames, telles des autruches, ne prêtaient pas attention à ce qu'il advenait de leurs corps. Vieilles robes, vénérables cols blancs, broches en nombre, en haut, en bas, un peu partout ( certaines avaient des yeux de chiens peints, d'autres étaient comme des petits cadres avec des mausolées et des saules pleureurs soigneusement exécutés et des cheveux à l'intérieur, d'autres encore comportaient des miniatures de messieurs et de dames se souriant avec douceur au travers d'un nid de mousseline). De vieilles broches pour un ornement permanent et de nouveaux bonnets pour suivre la mode du jour : les dames de Cranford s'habillaient toujours avec une élégance chaste et appropriée, comme Miss Barker le dit un jour joliment.

C'est avec trois nouveaux bonnets et le plus grand nombre de broches jamais vues ensemble en une seule fois à Cranford que Mrs Forrester, Miss Matty et Miss Pole apparurent en ce mémorable mardi soir. J'ai moi-même dénombré sept broches sur la robe de Miss Pole. Deux étaient négligemment accrochées à son bonnet (l'une était un papillon en galets d'Ecosse, qu'une vive imagination aurait pu prendre pour un vrai), une troisième était fixée à son cache-col, une autre à son col, l'une ornait le devant de sa robe, à mi-chemin entre la gorge et la taille, une autre la pointe de sa pièce d'estomac. Où la septième se trouvait-elle ? Je l'ai oublié mais elle était quelque part sur elle, j'en suis certaine."

Elizabeth Gaskell. Cranford (1851-1853). Ch VII. "Your Ladyship".






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Album de Henry Cole. 1850
Victoria and Albert Museum


Broches présentées par les Three Graces

vendredi 18 septembre 2009

Repriser # 2



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Travaux de réparation sur des vêtements japonais ruraux  ( "Boro") présentés par Neville Tricket dans son saint verde digest.






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vendredi 4 septembre 2009

Enveloppes





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Gilet II. 1970.

Eau forte au vernis mou. MACM




A Montréal, au musée d'art contemporain,  à la faveur de la magnifique rétrospective consacrée à Robert Polidori, j'ai pu découvrir l'œuvre très élaborée de Betty Goodwin, artiste canadienne morte l'année dernière à 85 ans, en particulier ses séries systématiques de jeunesse où elle a exploré la structure interne de contenants  - vêtements, nids, colis, bâches.





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Grand colis. 1970.

Eau forte au vernis mou. Musée des beaux-arts du Canada.



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Nid, 1969.

Gaufrage et monotype avec plume et encre noire sur papier vélin.
Musée des beaux-arts du Canada.


 





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- Magie de l'ère de la reproductibilité technique, une autre rétrospective Polidori se tient en ce moment même à Rio, à l'institut Moreira Salles. Le catalogue n'est pas épuisé comme à Montréal. (grand merci, irmanho.)

- Signalons aussi au MACM l'impressionnante installation de Spring Hurlbut, Jardin du sommeil, qui regroupe  140 petits lits, berceaux et bercelonnettes de fer forgé comme un cimetière des enfances passées. 

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lundi 16 février 2009

Une vieille robe de chambre


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" Pourquoi ne l'avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j'étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j'étais pittoresque et beau. L'autre, raide, empesée, me mannequine. Il n'y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l'indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s'offrait à l'essuyer. L'encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu'elle m'avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. A présent, j'ai l'air d'un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.

Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d'un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l'eau. J'étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l'esclave de la nouvelle.

Le dragon qui surveillait la toison d'or ne fut pas plus inquiet que moi. Le souci m'enveloppe.

Le vieillard passionné qui s'est livré, pieds et poings liés, aux caprices, à la merci d'une jeune folle, dit depuis le matin jusqu'au soir : Où est ma bonne, ma vieille gouvernante ? Quel démon m'obsédait le jour que je la chassai pour celle-ci ! Puis il pleure, il soupire.

Je ne pleure pas, je ne soupire pas ; mais à chaque instant je dis : Maudit soit celui qui inventa l'art de donner du prix à l'étoffe commune en la teignant en écarlate ! Maudit soit le précieux vêtement que je révère ! Où est mon ancien, mon humble, mon commode lambeau de calemande ?

Mes amis, gardez vos vieux amis. Mes amis, craignez l'atteinte de la richesse. Que mon exemple vous instruise. La pauvreté a ses franchises ; l'opulence à sa gêne.

O Diogène ! si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau d'Aristippe, comme tu rirais ! O Aristippe, ce manteau fastueux fut payé par bien des bassesses. Quelle comparaison de ta vie molle, rampante, efféminée, et de la vie libre et ferme du cynique déguenillé ! J'ai quitté le tonneau où je régnais, pour servir sous un tyran.

Ce n'est pas tout, mon ami. Écoutez les ravages du luxe, les suites d'un luxe conséquent.

Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui m'environnaient. Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres, quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie ; entre ces estampes trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l'indigence la plus harmonieuse.

Tout est désaccordé. Plus d'ensemble, plus d'unité, plus de beauté."



Extrait des Regrets sur ma  vieille robe de chambre ou avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune

de Diderot (1772)








PL. XIV du volume 38 de l'Encyclopédie, "Arts de l'habillement"


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mercredi 14 janvier 2009

Robes Fortuny





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Les robes Fortuny en papier d'Isabelle de Borchgrave ont voyagé de Venise au musée des tissus de Lyon où vous pourrez les toucher des yeux jusqu'au 26 avril.



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Photos prises à partir du catalogue édité par Skira

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mercredi 26 novembre 2008

La noyée de la lagune





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"Ayant déjà rempli vingt-sept malles et caisses avec les possessions de Fenimore*, elles ne tenaient pas vraiment à rapporter ses vêtements en Amérique, mais les brûler risquait de mettre le feu aux vieilles cheminées de la Semitecolo, les jeter au dépotoir serait dégradant et les donner engendrerait le risque de croiser un jour un double ou un fantôme de Fenimore au bord de quelque canal ou sur un pont.

Alors, pourquoi ne pas les abandonner dans les eaux de cette lagune qu'elle aimait tant et qui lui avait inspiré des lignes si éloquentes dans les dernières pages de son carnet ? Ils tombèrent d'accord ; donc, par une fin d'après-midi (morne et brumeuse au lieu du resplendissant coucher de soleil à la Turner qu'il avait espéré), il  gagna le milieu de la lagune dans une gondole où les robes étaient entassées et, sous le regard perplexe et un peu choqué de Tito, le fidèle gondolier de Fenimore, il commença à les faire passer par-dessus bord. Certes, il savait rétrospectivement qu'il aurait dû les lester, mais il n'avait pas pensé que ce serait nécessaire ; il s'était complu à la vision des robes mouillées disparaissant avec grâce dans les flots. Au lieu de quoi, portées par les bulles d'air retenues dans leurs plis volumineux, elles flottaient à la surface autour de la gondole, comme des cadavres boursouflées, comme autant de Fenimore noyées."


* il s'agit de Constance Fenimore Woolson, fidèle amie de Henry James

David Lodge. L'auteur ! L'auteur ! tr.Suzane Mayoux. Payot









Une photo de la série raise/walk de Chadwick Tyler

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