vendredi 30 octobre 2009
Le secret Gretl



Pour accompagner ce festin d'une Allemagne rêvée, rien de mieux que le beau roman de Marie-Odile Beauvais, Le secret Gretl. De Nancy à Ratisbonne, de Nuremberg à Munich, de guerre en guerre, le long des frontières affectives, la quête d'un fantôme, petite fille-vieille dame perdue et ressuscitée par la force de l'écriture. Écoutez ici, lisez là.

Mise en scène de Dietlind Wolf
mercredi 14 octobre 2009
La veste d'Agnes et autres récits écrits à l'aiguille


Détails de la veste d'Agnes Richter.
Agnes Richter, couturière autrichienne, fut internée contre son gré dans un hôpital psychiatrique de l'âge de quarante ans jusqu'à la fin de sa vie, vingt-six ans plus tard. Là, elle s'employa d'abord à défaire toutes les coutures de la veste de son uniforme de lin gris pour ensuite la remonter, en 1895, à sa propre manière, sans vraiment dehors ni dedans, après l'en avoir entièrement couverte en cinq couleurs différentes de phrases brodées, si denses et enchevêtrées qu'elles en étaient devenues par endroit illisibles, elle seule détenant le secret de cette seconde peau tatouée pourtant obstinément offerte à la vue de tous. Apparaissent les mots "je", "mon", "enfant","sœur", "cuisinière","à travers mes bas blancs","mon habit","frère liberté","né le 19 juin 1873", avec le numéro de la blanchisserie "583 Hubertusburg" rebrodé pour mieux s'intégrer au flux de son propre récit. Elle est aujourd'hui conservée, sous le numéro 793, à la fameuse collection Prinzhorn de l'université d'Heidelberg.
Elle a inspiré à Rosalind Wyatt le joli (un peu trop peut-être) projet The Stitch Lives of Others, à travers lequel elle a élaboré le récit de la vie des arrière arrière-grands parents de son mari, Daniel Tuke, médecin aliéniste, pionnier de la réforme de la psychiatrie, et Esther Strickley, amatrice des dernières modes, en brodant sur un corsage en soie trouvé dans les archives familiales des extraits de leurs correspondances respectives avec du fil ayant appartenu à son aïeule, retraçant une part de leurs voyages à travers les hôpitaux psychiatriques d'Europe .


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Sur la broderie comme cri silencieux, voir le désespoir brodé en lettres rouges d'Elizabeth Parker, institutrice dans un petit village du Sussex au XIXe siècle ou le grand rouleau de Lorina Bulwer, internée au Great Yarmouth Workhouse vers 1900.

Sur les écritures lingères et la mémoire, voir le beau travail de Marie-France Dubromel, mercière ambulante, sur les traces d'Yvonne Verdier.
jeudi 24 septembre 2009
Crochetage


Verrou-serrure du XVe siècle.
Musée de Cluny.
Pour apprendre les rudiments de l'art du crochetage de serrure,
rendez-vous ici et régalez-vous de l'avertissement aux lecteurs.
jeudi 7 mai 2009
Pensées de l'escalier


La maison Autrique, première grande réalisation de Victor Horta, sise à Schaerbeek, faubourg bruxellois, a fait l'objet il y a quelques années d'une réjouissante restauration à l'initiative des auteurs des Cités obscures, Schuiten et Peeters.
Maison rêvée, elle est aujourd'hui investie dans ses moindres recoins par les étudiants de l'ERG (l'école de recherche graphique de Saint-Luc) qui ont eu la chance de pouvoir procéder à des "détournements narratifs" à travers des petites installations qui transforment l'espace en autant de fabriques à histoires.
Parmi elles, il faut saluer la magnifique intervention de Julie Dru, qui a tapissé les murs de l'escalier, du rez-de-chaussée au grenier, de centaines de papiers à cigarette où elle a écrit quelques mots : fine sismographie des pensées intimes qu'une maîtresse de maison, Mrs Dalloway belge, aurait pu avoir en tête, montant et descendant au fil des ans cet escalier, du refuge de sa chambre aux pièces de réception, de la nursery à la bibliothèque. 'Légers bruits de pensée", selon sa propre expression.



Détournement narratif à la Maison Autrique
jusqu'à fin octobre 2009
dimanche 15 mars 2009
Secret Tea Room

Une photo de Ichigo Grrl sur flickr
prise dans le salon de thé des Petersham Nurseries
découvertes grâce à Emma Cassi, ainsi que Orange Pekoe
lundi 9 mars 2009
Fétiches


Mohara malgache, étui à charme à porter sur soi ou à déposer en un endroit précis où il pourra agir (coin sacré d'un maison, entrée de village, chemin) et cakatu du Bénin formé d'une mâchoire humaine et d'une tête d'iguane collecté sur le champ de bataille de Cotonou en 1890
"Charme", "objet sacré"," objet de pouvoir", "objet de protection", "talisman", "grigri", "objet magique", "objet personne", autant de termes utilisés par les explorateurs, missionnaires et ethnographes d'Afrique pour désigner le fétiche, cet objet fait et utilisé pour établir un lien entre les vivants et les puissances invisibles, pour lutter contre le chaos, pour protéger du mal.
Dans cette catégorie d'objets, ce sont les fétiches non figuratifs que l'exposition Recettes des dieux, esthétique du fétiche donne à voir au quai Branly, sous les auspices de Nanette Jacomijn Snoep. Le parti pris est clair : rapprocher l'exposition d'une installation d'art contemporain, en insistant sur le caractère informe de "ces choses ligotées, assemblages, croûtes et enchevêtrements de cordes", qui ont fasciné tant d'artistes modernes et contemporains (Breton, Schwitters, Spoerri, Tapiès, Beuys).
Une telle volonté évacue peut-être un peu vite les problèmes liés à l'exposition de tels objets. La commissaire de l'exposition parle de leur "mise en vitrine" comme de "la fixation du dernier geste accompli sur l'objet". Certes, car les fétiches sont des objets voués à une constante métamorphose, destinés à "grandir", au fil d'états successifs, par les gestes et le discours du devin. La collecte les a figés à jamais, en suspendant leur sens. Mais la mise en vitrine est surtout une grande violence faite à ces puissants objets tenus secrets, cachés, dont le dévoilement fait partie d'un rituel magique. Le visiteur en ressent d'ailleurs un certain malaise car très peu est dit de l'histoire même du transfert de ces artefacts, de leur passage du statut de force agissante à celui d'objet de collection inerte. Une précision, toutefois, si mes souvenirs sont bons, sur le fait que, longtemps tapis dans les réserves des musées, la plupart sont exposés pour la première fois.
L'exposition est donc fondée sur une approche esthétique, scandée par les gestes qui donnent forme au fétiche et le déforment dans le même temps. "Le geste du devin compte autant que l'objet qu'il produit : enduire de sang et de terre, c'est aussi dissimuler la présence cachée, dérobée à nos regards, créant ainsi un effet de secret. On ligote pour contrôler : le nœud attache, détache, relie, sépare. On cloue, on transperce pour insister avec force sur une demande. On enveloppe pour panser et réparer et se remettre des traumatismes". (introduction du catalogue par N. Jacomijn Snoep, p.11)
envelopper, enduire, couvrir
rembourrer, entasser, contenir
clouer, percer, planter
accumuler et assembler
nouer, ligoter, lier

Sac de devin collecté par le père Constantin Tastevin vers 1932 en Angola
C'est une véritable ode à la créativité et l'ingéniosité et il faut bien reconnaître que le spectateur ne peut que se régaler de ces assemblages dissemblables, dont la variété des formes semble infinie. Mes préférés, ce sont les contenants, les sacs, les paquets, les étuis : la forme importe peu, ce sont ce qu'ils cachent, les ingrédients qu'ils assemblent par dizaines, qui les rendent puissants. Certains ingrédients magiques sont même conçus, comble du raffinement, comme des rébus à l'instar des bilongo entrant dans la composition des minkisi du Congo. La graine luzibi renvoie ainsi au verbe zibula qui signifie ouvrir ou révéler, la noix de kola, mukazu, au verbe kazuwa, éloigner.
Bref, émerveillé et dérouté devant autant de fabriques et châsses à secrets à jamais tus, on n'a qu'une hâte : faire son propre fétiche.


Offrandes au dieu de la mer ( coton et plumes) du Bénin ; collier ody malgache ; nkisi ornemental du Congo à porter en bracelet ; nkisi de type "paquet", dont les lambeaux de tissu, les lames de couteaux portant, les nœuds portent la trace des demandes de clients que le devin est susceptible de régler .
Recettes des dieux, esthétique du fétiche
Jusqu'au 10 mai au musée du quai Branly
vendredi 19 décembre 2008
Au fond du tableau


Dans son remarquable livre, Au fond de la peinture, une poétique de l'arrière plan, Martine Lacas explore l'arrière-plan du tableau en faisant la supposition qu'il "peut devenir le lieu d'un regard curieux. Curiosité pour le sujet dans la mesure où celui-ci y construit son sens, l'enrichit et le commente ; curiosité pour la matérialité même de la peinture dans la mesure où le fond est aussi l'endroit du tableau au plus proche de la surface opaque, neutre, aveugle du support, de ce qui faut avant le surgissement de toute figure".
Elle nous fait réfléchir à cette occasion de nouer "un pacte secret, intime avec la peinture ; dans le fond, au gré de sa phantasia, le spectateur peut rêver une relation à la peinture dont il aurait le privilège ; il peut croire, en s'éloignant de la publicité du premier plan, découvrir une retraite, un abri où il pourra être le seul amant de la peinture, où il trouvera pour reprendre la belle expression d'Yves Bonnefoy, un "arrière pays". "
Organisé autour de six thèmes ( profondeur du temps, les confins du
tableau, se retirer au loin, désir de voir, le fond de la pensée, le
fondement) le livre alterne double page par double page, texte et image, analyse et regard rapproché à travers des reproductions d'une qualité exceptionnelle qui sont autant d'invitations à voir la peinture autrement et surtout à se laisser happer vers le fond du tableau pour toucher les limites de la représentation.

Extrait de l'analyse du Portrait de Thérèse de Gas par Degas (Musée d'Orsay)
"Cette étrangeté du fond à la figure, le doute mélancolique quant à la présence spatiale des choses, le "voisinage menaçant d'un dehors vague et vide" (Blanchot) suggèrent pourtant une sorte de monde intermédiaire dont le modèle semble porter l'idée dans la parure qui orne sa chevelure. Le bouquet de fleurs blanches piqué dans le chignon, vu de près, n'est qu'un morceau de toile non peinte au bord duquel le pinceau chargé de noir s'est arrêté, une réserve ourlée par quelques empâtements ; il est le point de la toile depuis lequel s'indique le rythme secret du portrait , où peindre un être , "comme ce que l'on ne voit plus que dans sa mémoire", c'est autant le faire apparaître que disparaître".
Martine Lacas. Au fond de la peinture, une poétique de l'arrière-plan. Seuil, beaux-livres, octobre 2008
Détail de l'Intérieur de Saint-Bavon à Harlem par Saenredam (Louvre) et d'un autoportrait de Rembrandt vers 1628 (Rijksmuseum)
samedi 11 octobre 2008
Superspy

Superspy , le beau roman graphique de Matt Kindt, si documenté soit-il, porte moins sur l'espionnage et ses enjeux stratégiques pendant la seconde guerre mondiale que sur le drame d'être espion. Ainsi tout le livre est-il organisé en dossiers individuels numérotés que le lecteur découvre un à un, dans un apparent désordre, avant de comprendre les liens qui unissent les destinées des divers personnages. Le sens historique n'est délivré que par une autre lecture, chronologique, qui oblige à des manipulations assez longues. En fait, il importe peu car ce qui fascine l'auteur et rend la lecture de son livre si prenante est cette" chose étonnante, pour qui veut y réfléchir, que tous les hommes soient constitués de façon à être les uns pour les autres un mystère impénétrable", selon la citation de Dickens choisie en guise de conclusion. Vengeance, souvenirs d'enfance, espoir d'une vie meilleure, histoire d'amour, haine, vertige d'être un autre, voilà ce dont bruissent ces micro-récits entrelacés.
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L'un des tours de force de Matt Kindt, en dehors d''effets de mise en page très réussis, est de transformer les messages secrets en image. Au lieu des traditionnelles mains tenant un bout de papier, nous assistons à des prodiges d'ingéniosité graphique, qui nourrissent l'action. L'espionnage est source de tant de surprises que je ne saurais dire s'il s'agit ou non d'inventions de la part du dessinateur.
Une femme allemande, espionnant pour les Anglais, étend son linge de telle manière que l'espacement crée des signaux morse.

Une danseuse égyptienne, éprise d'un espion, lui fait comprendre par les ondulations de ses bras et de ses hanches le danger qui la menace.


Voilà, maintenant je sais que je pourrai utiliser les ressources de ce blog, alternant billet long et billet court, pour transmettre mes comptes rendus d'activité à mon maître, le Prince Florizel.
Superspy, publié initialement par Top Shelf,
est traduit en français chez Futuropolis
jeudi 9 octobre 2008
Le tombeau des secrets
Georges Barbier, Gazette du Bon Ton, 1922
Pour vous pâmer devant d'autres pochoirs de Barbier,
rendez-vous ici
mardi 30 septembre 2008
Merle indien

un portrait de George Hurrell
En voyant Les Hauts de Hurlevent de William Wyler, j'ai été intriguée par certains plans où le visage de Merle Oberon paraissait asiatique. Il ne faut pas longtemps pour découvrir qu'Estelle Merle O'Brien Thompson est née à Bombay en 1911 d'une mère anglo-sri-lankaise et d'un père irlandais. Dès le début de sa carrière, elle cacha ses origines, allant jusqu'à faire passer sa mère pour sa domestique. Avec l'aide de son premier mari, le metteur en scène Alexander Korda, mis dans la confidence, elle forgea la légende selon laquelle elle était née en Tasmanie. Une croyance encore bien ancrée en Australie où elle est honorée par certains comme une enfant du pays, une croyance renforcée par la visite qu'elle dut y faire, à la demande de son dernier mari, Robert Wonders, désireux de découvrir son lieu de naissance.
Un accident de voiture à la fin des années 30 couvrit son visage de cicatrices profondes que plusieurs dermabrasions chez les plus grands spécialistes ne parvinrent jamais à faire disparaître. L'un de ses maris, le directeur de la photographie Lucien Ballard, mit alors au point une technique d'éclairage restée célèbre sous le nom de" Obie" pour atténuer ses imperfections : un masque de lumière derrière lequel elle pouvait se cacher.

Dans le rôle d'Anne Boleyn dans La vie privée d'Henri VIII



