mardi 6 mars 2012

Inventaires ouvriers

 

 

charles nègre+ramoneurs

 

 

A l'exposition Le Peuple de Paris, au musée Carnavalet, une vitrine était dédiée à cette fascinante entreprise que sont les monographies de Frédéric Le Play consacrées aux ouvriers européens, au milieu du XIXe siècle. Considéré comme un pionnier de la sociologie de terrain, cet ingénieur des mines entreprit, avec des dizaines de collaborateurs, de mener des enquêtes extrêmement minutieuses et fouillées au sein des foyers ouvriers de toute l'Europe : mineur du Hartz, pécheur-côtier du Marken, coutelier de Sheffield, fermier toscan, horloger genevois, charpentier compagnon du devoir parisien, etc. A partir de l'observation de la famille considérée comme unité sociale, son but était d'établir les conditions du bonheur et du malheur à travers des critères uniformes, liés principalement à l'étude comparée des budgets.

Au cours de multiples visites au fil des mois, les enquêteurs s'entretenaient avec les membres de la famillle et procédaient à des inventaires incroyablement détaillés. Dans le tome 1 définissant le cadre de ces enquêtes, il est ainsi précisé à la page 221:

"Pour la mener à bonne fin, l'observateur devra pénétrer dans toutes les parties de l'habitation : inventorier les meubles, les ustensiles, le linge, les vêtements ; évaluer les immeubles, le montant des sommes disponibles, les animaux domestiques, le matériel spécial des travaux et des industries et, de manière générale, les propriétés de la famille ; estimer les réserves de provisions ; peser les aliments qui entrent, selon les saisons, dans la composition des divers repas ; enfin suivre, dans leurs détails, les travaux des membres de la famille, tant au dehors qu'à l'intérieur du ménage".

Selon les enquêteurs, la finesse de l'observation n'est pas la même mais chez certains, la méticulosité est telle que l'on a l'impression de pénétrer avec eux dans les maisons, d'ouvrir armoires à linge, commodes et coffres et même bibliothèques.

Voici l'exemple du pêcheur-côtier de Marken, péninsule du nord de la Hollande (Ch. V, tome 3)

 marken2

marken3

 

 

 

 

Source de premier ordre pour l'histoire des pratiques vestimentaires (cf les travaux de Diana Crane), notamment la montée des vêtements de confection et la diffusion de la mode bourgeoise, ces monographies constituent aussi une passionnante et émouvante plongée dans des histoires de vie. Chacune ouvre en effet sur des récits de vie, les prénoms sont donnés et l'on a souvent très envie de savoir ce que sont devenus les personnages, à l'instar de ce chiffonnier italien du quartier de Saint-Jacques-du-Haut-Pas à Paris dont la petite fille est devenue la protégée d'une riche dame protestante ou de cette lingère de Lille, fille-mère poursuivie par la malchance.

 

 

 

 

 

 

Charles Nègre. Les ramoneurs en marche (photo posée). Entre 1851 et 1852. Musée Carnavalet



jeudi 2 février 2012

Palimpsestes urbains

 

 

 

 

 london 1843 docks

 

paris 1834

 

Berlin Alexanderplatz 1860

 

rome

 

 

 

David Rumsey, fameux et généreux collectionneur américain de cartes anciennes, met à disposition du public sur son site un fabuleux outil pour qui aime à se promener en imagination dans les villes. Il permet de surimposer des cartes anciennes aux cartes contemporaines fournies par Google Maps en faisant affleurer le maillage et le bâti actuels par un jeu de transparences (réglette graduée en haut à droite) .

Imaginer les cheminements dans Paris sans les percées haussmanniennes ne réclamera plus comme auparavant un énorme effort de défamiliarisation grâce à ceci.

Et vous pourrez de la même manière voyager dans :

- le Londres victorien

- le New York de 1852

-  le Berlin de 1860

- la Rome antique à travers un plan établi en 1830

- le Tokyo (Edo) de 1680

et bien d'autres villes à parcourir en compagnie de vos fantômes préférés.

 

 

 

 

 

Toutes cartes : David Rumsey Map Collection

jeudi 8 décembre 2011

Un catalogue de jouets

 

 

 

 

daguerre bateau dinette

 

daguerre jouets 1 red

 

daguerre lotored

 

daguerre 4 boîtes

 

daguerre pantins red

 

 

 

En recherchant des catalogues d'étrennes de la fin du XIXe siècle, je tombe sur cette merveille  dont je ne sais presque rien : la notice indique seulement qu'il s'agit d'un catalogue de jouets de 1882, français si l'on en juge par les inscriptions. Le dessin naïf, ces perspectives maladroites, loin des chromos sagement alignées avec description et prix imprimés, laissent rêveur : ce cahier ne serait-il pas plutôt l'oeuvre d'un enfant qui se serait amusé à dessiner tous les cadeaux qui lui feraient envie ?

 

 

 

 

daguerre petite cuisine

 

daguerre chaise petite

 

 

 

 

 

 

Catalogue de jouets, 1882. Bibliothèque de l'Arsenal, Paris. Cote : ARS RES FOL-NF-10097

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samedi 29 octobre 2011

Le schall à la fenêtre

 

 

 

grisette gavarni

 

 

 

A la Maison de Balzac, la charmante exposition Elle coud, elle court, la grisette, met en mouvement la figure protéiforme de la grisette à travers gravures, vêtements, accessoires, albums d'échantillons, chansons et textes littéraires. Modistes, lingères, mercières, doreuses, brodeuses, bordeuses de souliers, fleuristes, culottières, les grisettes tirent leur nom de l'étoffe grise dont elle faisaient leurs vêtements mais la littérature, la presse, les gravures qui peu à peu en façonnent le stéréotype les représenteront toujours pimpantes, gaies et fraîches, modestes et vives, coquettes,  prêtes à se réjouir d'un rien. 

 

eugène morisseau grisette

 

 

Parmi leurs emblèmes, les souliers fins, le petit bonnet, la robe d'indienne et le châle. Dans sa mansarde, dans sa chambrette, dans son grenier pauvrement meublé, où fleurissent à la fenêtre capucines et giroflées, la grisette se plaît à déployer son châle en guise de rideau tout en rêvant à d'autres vies.

" C’était une grisette de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur ; la grisette en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude anglaise réclamant ses droits conjugaux, coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout ; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge, le meuble en velours d’Utrecht, la table à thé, le cabaret de porcelaines à sujets peints, la causeuse, le petit tapis de moquette, la pendule d’albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le mol édredon ; bref, toutes les joies de la vie des grisettes : la femme de ménage, ancienne grisette elle-même, mais grisette à moustaches et à chevrons, les parties de spectacle, les marrons à discrétion, les robes de soie et les chapeaux à gâcher : enfin toutes les félicités calculées au comptoir des modistes, moins l’équipage, qui n’apparaît dans les imaginations du comptoir que comme un bâton de maréchal dans les songes du soldat. Oui, cette grisette avait tout cela pour une affection vraie ou malgré l’affection vraie, comme quelques autres l’obtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d’impôt insouciamment acquitté sous les griffes d’un vieillard."Balzac.  Histoire des Treize. Ferragus, ch.III

Parfois, elle aura poussé la coquetterie jusqu'à tout mettre dans ses tenues, transformant ses cartons à chapeau en table de nuit.

« Couchée sur un lit de sangle, la tête sur un oreiller garni, cette jeune personne a pour coiffure une cornette dont la valeur surpasse celle d’un bonnet paré. Deux cartons à chapeaux l’un sur l’autre tienne lieu de somno ou table de nuit, et, en place de chandelier, c’est un vase de porcelaine ébréché. On aperçoit sous le lit des souliers, couleur de rose, en pantoufles.  Le dossier d’une des chaises est à demi brisé ; c’est là qu’est accroché le chapeau à fleurs. L’autre chaise renversée sert de support à la robe garnie de bouillons ; et le schall [sic] à palmes empêche le vent de pénétrer par le bas de la croisée. Une grande capitale peut seule offrir de ces contrastes. ». Observations sur les modes et les usages de Paris

 Et toujours son schall à la fenêtre.

 

 

luxe et indigence

 

 

 

 

 

Elle coud, elle court, la grisette,

jusqu'au 5 janvier 2012 à la Maison de Balzac, rue Raynouard à Paris (passage  par la rue Berton fortement conseillé)

 

 

 

 

 

Gavarni, La Grisette, gravure sur bois colorée, 1840 / Maison de Balzac ; Eugène Morisseau, La grisette, 1832/ musée Carnavalet ; Planche 104 de la série Le Bon Genre, Pierre de la Mesangère ed. , 1827/BHVP.

samedi 21 février 2009

Immeuble parisien : profondeur





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"Ma femme ne m'attend pas. Va-t-elle être contente ? "





Mises en scène parues dans le numéro de décembre 1830 et janvier 1831 de l'hebdmodaire satirique La Caricature de Charles Philipon, plus connu pour les caricatures de Louis-Philippe en forme de poire par Daumier.




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Cinquième étage : ménage parisien

(illustration de Menut)







Division des arts graphiques de l'université de Princeton

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mardi 26 juin 2007

Empreintes



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Victor Hugo commença de faire des empreintes de dentelles en 1855 et poursuivit son expérimentation jusqu'à l'été 1856, à Hauteville House, à Guernesey. Il semble  qu'il ait utilisé un même fragment  prélevé sur le voile de mariée de Léopoldine, morte tragiquement en 1843


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"Empreintes de doigts, frottage, silhouettes, « fumage », « gribouillage », test de Rorschach avant la lettre, taches d'encre retravaillées, retouchées, pliures démultipliées du papier, tout lui est bon. De ces recherches, Léon Daudet, en 1896, nous fait le récit :  « Il possédait une méthode de travail unique, invraisemblable, et où chacun  peut trouver un enseignement. Il projetait sur une feuille de papier, du vin, de l'encre, du jus de pruneau, quelquefois du sang, quand   il se piquait une veine. Ensuite, il considérait longtemps le contour de ces éclaboussures, et comme il n'est aucun chaos que le regard n'humanise, il découvrait des châteaux forts et des fontaines, des lions combattant, des hydres, des forêts fantastiques, toute une architecture de rêve puissamment ombrée et éclairée. » Léon Daudet conclut : « L'épouvante est son domaine. »" Pierre Rosenberg, "Victor Hugo dessinateur", discours à l'Académie française, 28 février 2002.



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Via  Topinambours
et sa délicieuse collection de choses françaises

mardi 19 juin 2007

Calendrier magique

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Calendrier magique pour l'année 1896 écrit  par Austin de Croze (plus connu pour son œuvre gastronomique) et illustré par Manuel Orazi, grand affichiste. Un chef d'œuvre de l'occultisme tiré au nombre hautement symbolique de 777 exemplaires, dont les vénéneuses mises en page forcent l'admiration.


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Vous trouverez  bien d'autres enivrantes potions chez  Musecrack

mercredi 23 mai 2007

Ponceau


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"Ponceau" fait partie de ces mots que l'on croit connaître et qu'on ne prend jamais la peine de chercher dans le dictionnaire. J'aurais juré qu'il désignait une couleur entre le taupe et le vieux rose. Il n'en est rien. Je vous laisse lire ce texte et deviner à quelle nuance il correspond.

 

"La moitié du boudoir où se trouvait Henri décrivait une ligne circulaire mollement gracieuse, qui s'opposait à l'autre partie parfaitement carrée, au milieu de laquelle brillait une cheminée en marbre blanc et or. Il était entré par une porte latérale que cachait une riche portière en tapisserie, et qui faisait face à une fenêtre. Le fer-à-cheval était orné d'un véritable divan turc, c'est-à-dire un matelas posé par terre, mais un matelas large comme un lit, un divan de cinquante pieds de tour, en cachemire blanc, relevé par des bouffettes en soie noire et ponceau, disposées en losanges. Le dossier de cet immense lit s'élevait de plusieurs pouces au-dessus des nombreux coussins qui l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. Ce boudoir était tendu d'une étoffe rouge, sur laquelle était posée une mousseline des Indes cannelée comme l'est une colonne corinthienne, par des tuyaux alternativement creux et ronds, arrêtés en haut et en bas dans une bande d'étoffe couleur ponceau sur laquelle étaient dessinées des arabesques noires. Sous la mousseline, le ponceau devenait rose, couleur amoureuse que répétaient les rideaux de la fenêtre qui étaient en mousseline des Indes doublée de taffetas rose, et ornés de franges ponceau mélangé de noir. Six bras en vermeil, supportant chacun deux bougies, étaient attachés sur la tenture à d'égales distances pour éclairer le divan. Le plafond, au milieu duquel pendait un lustre en vermeil mat, étincelait de blancheur, et la corniche était dorée. Le tapis ressemblait à un châle d'Orient, il en offrait les dessins et rappelait les poésies de la Perse, où des mains d'esclaves l'avaient travaillé. Les meubles étaient couverts en cachemire blanc, rehaussé par des agréments noirs et ponceau. La pendule, les candélabres, tout était en marbre blanc et or. La seule table qu'il y eût avait un cachemire pour tapis. D'élégantes jardinières contenaient des roses de toutes les espèces, des fleurs ou blanches ou rouges. Enfin le moindre détail semblait avoir été l'objet d'un soin pris avec amour. Jamais la richesse ne s'était plus coquettement cachée pour devenir de l'élégance, pour exprimer la grâce, pour inspirer la volupté. Là tout aurait réchauffé l'être le plus froid. Les chatoiements de la tenture, dont la couleur changeait suivant la direction du regard, en devenant ou toute blanche, ou toute rose, s'accordaient avec les effets de la lumière qui s'infusait dans les diaphanes tuyaux de la mousseline, en produisant de nuageuses apparences. L'âme a je ne sais quel attachement pour le blanc, l'amour se plaît dans le rouge, et l'or flatte les passions, il a la puissance de réaliser leurs fantaisies. Ainsi tout ce que l'homme a de vague et de mystérieux en lui-même, toutes ses affinités inexpliquées se trouvaient caressées dans leurs sympathies involontaires. Il y avait dans cette harmonie parfaite un concert de couleurs auquel l'âme répondait par des idées voluptueuses, indécises, flottantes."

Balzac. La Fille aux yeux d'or.
Détails du portrait de Madame Rivière d'Ingres


Merci à la fille aux yeux d'émeraude

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mercredi 16 mai 2007

Tire la chevillette et la bobinette cherra

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Quelle merveille d'inventivité que cette illustration où l'on voit la maison de la grand-mère en coupe, envahie par une végétation qui descend raréfiée jusqu'aux profondeurs des tombeaux ! On la doit au graveur Louis Marvy pour le recueil Les contes du temps passé  publié en 1843 par le grand éditeur romantique Léon Curmer. De la mise en page à la typographie des titres, des illustrations aux culs-de-lampe, tout y est d'une rare beauté.


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mardi 3 avril 2007

Les douze heures noires

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Descente de police par Henri-Joseph Van Blarenberghe (1750-1826)

Le linge sèche aux fenêtres, dans l'obscurité presque totale. Le peintre a chassé de sa scène l'éclairage public pour concentrer le scintillement des chandelles domestiques et le halo des torches sur les infortunés, brutalement arrêtés. Ceux qui regardent sont sans doute ceux-là mêmes qui les ont dénoncés, quelques instants auparavant. Couvre-feu, martélement militaire du pavé , "Qui vive ? ", guet statique de la sentinelle, patrouille hésitante, mouchards et police occulte seront progressivement remplacés par une surveillance professionnalisée et plus ostensible, organisée sur le modèle du quadrillage, gouvernée par une arithmétique qu'on pense capable de soumettre l'ombre, comme le souligne Simone Delattre dans son magnifique ouvrage consacré à la nuit  à Paris au XIXe siècle,  Les Douze heures noires. Mais l'"ancien régime nocturne" perdure sous la Restauration. Les porte-falots (porteurs de lanternes)  viennent encore trouer de leur flamme mobile la pénombre des rues faiblement éclairées à l'huile. "Les reverbères n'ont jamais répandu autour d'eux une lumière vive et franche ; leur flamme vacillante était souvent tourmentée par le vent, qui trouvait le moyen de pénétrer par des fentes entre les carreaux mal joints de la lanterne ; au-dessous du reverbère, une lumière rougeâtre attristait les objets sans permettre de bien les distinguer ; puis, à quelque pas, l'ombre était plus épaisse et ténébreuse encore", écrira Maxime Du Camp.

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