Boîte n°31







Presque en face de l'Institut, au niveau du 17 quai Conti, la boîte de bouquiniste n°31, "la boîte", se transforme pour quelques jours en hommage au Japon, sous les auspices de Marie-Ange Guilleminot, avec des ballots et emmaillotages de Manon Gignoux, des livres de Philippe Forest, de Michaël Ferrier, Emmanuel Guibert, et des photographes Aki Lumi et Yuki Onodera.
Voir aussi le Livre de seuil de Marie-Ange Guilleminot, avec un texte de Philippe Bonnin
Rouge sur blanc



Le sang filant, perlant, gouttant, striant, maculant, teintant, coagulant, noircissant, le sang en tant que matière même de la peinture, voilà comment Artemisia Gentileschi a su rendre si effroyables ses Judith et Holopherne.
Artemisia. Pouvoir, gloire et passions d'une femme peintre. Jusqu'au 15 juillet, au musée Maillol.
Détails du Judith et Holopherne du musée musée Capodimonte (Naples), de la collection Fabrizio Lemme (Rome), du Palazzo Pitti (Florence)
Motifs au vitriol

De Chitro Shahabuddin, je ne sais pas grand chose d'autre que ce qui est indiqué sur le carton qui annonce le vernissage de son exposition, trouvé par un heureux hasard dans une maison de la presse d'un quartier où je vais peu. Les oeuvres de cette talentueuse étudiante en droit seront exposées à la coopérative artistique La Générale à partir du 24 mars et vendues au profit de l' Acid Survivors Foundation, qui soutient les femmes victimes de vitriolage au Bangladesh. Sa composition abstraite m'a paru d'une grande force : les coulures d'encre imposent leur violence sur les motifs traditionnels textiles de boteh qui, fragmentés, discontinus, disent toute l'horreur de la défiguration et des destins brisés.
Exposition organisée par l'association Terra Solidari
à La Genérale, 14 avenue Parmentier, 75011, à partir du 24 mars
Clew n°2
Un très joli petit film d'animation de la documentariste Jessica Oreck autour de l'etymologie du mot clue, élément d'une série de vingt-six installations alphabétiques consacrées à l'origine de certaines formes linguistiques, Mysteries of Vernacular.
via Design Sponge
A propos d'étymologie, de lexicographie, de langue en général, je vous renvoie au précieux portail du Centre national de ressources textuelles ici
Inventaires ouvriers

A l'exposition Le Peuple de Paris, au musée Carnavalet, une vitrine était dédiée à cette fascinante entreprise que sont les monographies de Frédéric Le Play consacrées aux ouvriers européens, au milieu du XIXe siècle. Considéré comme un pionnier de la sociologie de terrain, cet ingénieur des mines entreprit, avec des dizaines de collaborateurs, de mener des enquêtes extrêmement minutieuses et fouillées au sein des foyers ouvriers de toute l'Europe : mineur du Hartz, pécheur-côtier du Marken, coutelier de Sheffield, fermier toscan, horloger genevois, charpentier compagnon du devoir parisien, etc. A partir de l'observation de la famille considérée comme unité sociale, son but était d'établir les conditions du bonheur et du malheur à travers des critères uniformes, liés principalement à l'étude comparée des budgets.
Au cours de multiples visites au fil des mois, les enquêteurs s'entretenaient avec les membres de la famillle et procédaient à des inventaires incroyablement détaillés. Dans le tome 1 définissant le cadre de ces enquêtes, il est ainsi précisé à la page 221:
"Pour la mener à bonne fin, l'observateur devra pénétrer dans toutes les parties de l'habitation : inventorier les meubles, les ustensiles, le linge, les vêtements ; évaluer les immeubles, le montant des sommes disponibles, les animaux domestiques, le matériel spécial des travaux et des industries et, de manière générale, les propriétés de la famille ; estimer les réserves de provisions ; peser les aliments qui entrent, selon les saisons, dans la composition des divers repas ; enfin suivre, dans leurs détails, les travaux des membres de la famille, tant au dehors qu'à l'intérieur du ménage".
Selon les enquêteurs, la finesse de l'observation n'est pas la même mais chez certains, la méticulosité est telle que l'on a l'impression de pénétrer avec eux dans les maisons, d'ouvrir armoires à linge, commodes et coffres et même bibliothèques.
Voici l'exemple du pêcheur-côtier de Marken, péninsule du nord de la Hollande (Ch. V, tome 3)


Source de premier ordre pour l'histoire des pratiques vestimentaires (cf les travaux de Diana Crane), notamment la montée des vêtements de confection et la diffusion de la mode bourgeoise, ces monographies constituent aussi une passionnante et émouvante plongée dans des histoires de vie. Chacune ouvre en effet sur des récits de vie, les prénoms sont donnés et l'on a souvent très envie de savoir ce que sont devenus les personnages, à l'instar de ce chiffonnier italien du quartier de Saint-Jacques-du-Haut-Pas à Paris dont la petite fille est devenue la protégée d'une riche dame protestante ou de cette lingère de Lille, fille-mère poursuivie par la malchance.
Charles Nègre. Les ramoneurs en marche (photo posée). Entre 1851 et 1852. Musée Carnavalet
Une table

Dans ma quête obsessionnelle d'une table, je me suis réjouie de croiser sur mon chemin Bondues et ses brocantes foisonnantes, comme le Marchand d'oublis ou l'Espace Nord-Ouest, et de pousser vers la Normandie jusque chez les formidables Amélie et Hervé Deneux des Antiquités de France. Mais si vous êtes plus danois, je vous conseille fortement ce très bon outil de recherche qu'est le radar de DesignAddict.
Sur la table, un oeuf de poule au maïs de chez Septime. Photo de Jérôme Galland
4 mars-1er mars

Sans faire tomber une seule goutte de rosée


Un paravent de soie, de longs rubans flottant dans la brise, une natte aux bordures multicolores, l'enveloppe d'un kimono et de multiples vêtements de dessous : un refuge pour lire, pour écrire, pour rêver.
Pour collectionner comme Sei Shonagon les émerveillements devant les étoffes couleur de cerisier, couleur "vert et feuille-morte", couleur de glycine, couleur de clou de girofle, couleur de prunier rouge, couleur de saule vert, couleur d'aster, couleur de lespédèze, couleur de vigne, couleur d'azalée, couleur d'aiguilles de pin, couleur d'encre claire.
Deux miniatures de l'école Tosa issues d'une édition de l'onna sanjû-rokkasen (recueil de poèmes de trente-six femmes poètes immortelles), du XVIIe siècle représentant respectivement les poètesses de l'époque Heian Shikishi Naishinnô et Saigû no Nyôgo - encre, pigments, feuille d'or, Japan Art/ Galerie Friedrich Mueller, Francfort ; un autre onna sanjû-rokkasen du début du XIXe siècle conservé à la New York Public Library ici ; Un traité de motifs et de couleurs de kimonos de la fin du XVIIIe siècle de Museum of Fine Arts de Boston là.
Condottiere



Les éditions du Seuil viennent de publier une oeuvre de jeunesse de Perec, intitulée Le Condottiere, dont le personnage central est un faussaire qui tente de créer un nouveau tableau à partir du portrait du Condottiere d'Antonello de Messine et divers détails empruntés à d'autres portraits de la Renaissance. Voici un extrait donné par le Monde des livres :
"Je regardais le Condottière. Je me disais : voilà, telle contraction des muscles, c'est telle ombre accentuée de telle ou telle manière, un dégradé sur la joue, en arc de cercle, et telle ombre, c'est toute une expression du visage, son émergence, ce qui fait que ceci reste invisible et que cela éclate. Et de cet ensemble d'ombres et de lumières, jaillit toute une musculature, toute une force, dans le visage, une volonté des muscles. C'était cela qu'il fallait que je retrouve sans le copier. C'était cela qui me frappait le plus. Par exemple, je comparais le Condottière au Portrait d'homme qui se trouve à Vienne. C'était exactement le contraire. Le Condottière est un homme d'âge moyen, plutôt jeune - il a entre trente et trente-cinq ans, l'Homme de Vienne n'a certainement pas vingt ans. L'un est décidé, l'autre est veule, le visage mou, les traits affaissés, menton fuyant, des petits yeux, une joue immense et nue, sans muscles, sans vigueur. Par contre la tunique est plus claire, plus nette que le visage, les plis sont visibles, et la broche. Je pouvais me tromper dans cette comparaison, mais c'est ce qui me paraissait le plus évident, ce déplacement des signes. L'Homme de Vienne n'était pas difficile à faire ; ç'aurait pu être n'importe qui. Mais le Condottière, puisque j'avais choisi de le peindre, ce ne pouvait être qu'un visage. Je tournais autour de cette constatation, je ne parvenais pas à en sortir. Au début, l'idée d' affubler mon Condottière d'une cuirasse m'a semblé très alléchante. Ça simplifiait beaucoup de choses ; ça permettait de jouer sur les lumières, le gris de la cuirasse, le gris des yeux, comme chez l'autre, tout le tableau tourne autour du brun : la toque et la tunique, les yeux, les cheveux, le brun-vert du fond, l'ocre clair de la peau. J'aurais eu un Condottière en gris : casque et cuirasse, les yeux, les cheveux assez clairs, la peau très mate, légèrement grise comme celle du jeune homme de Botticelli au Louvre. Seulement, ça n'avait aucun sens. Qu'est-ce qu'un Condottière avait à faire d'une cuirasse, puisqu'il était bien entendu qu'il était à lui seul la force ? Une cuirasse, c'était un signe, trop facile, comme il eût été trop facile de le peindre selon l'idée que les romantiques nous ont donnée d'un Condottière : débraillé et aviné, genre Capitaine Fracasse ou Côme de Médicis. J'ai abandonné ma cuirasse. Je l'ai serré dans une tunique vaguement rouge ; mais elle ressemblait trop à la vraie... J'ai cherché encore... Pendant six mois, chaque jour, dix heures par jour. Puis j'ai cru que j'y étais arrivé. Mon Condottière serait de trois quarts, comme le vrai, comme l'Homme de Vienne, comme l'humaniste de Florence, tête nue, le sol serait légèrement plus apparent, la tunique serait lacée, le lacet ne se détachant pas, et comporterait quelques plis légèrement apparents à la hauteur de l'épaule. Ce costume, décidé après bien des tâtonnements, ne fut accepté qu'après que j'ai été vérifié à la Nationale s'il était possible. Ça pouvait marcher à peu près ; je pouvais prendre tous les détails dans différentes oeuvres ; le col chez l'Homme de Vienne, le laçage de la tunique dans un portrait d'Holbein, la configuration générale de la tête dans un portrait de Memling. Le teint du Condottière me fit perdre à lui seul une quinzaine de jours ; je n'arrivais pas à le cerner ; il fallait qu'il corresponde à la couleur de la tunique, il devait déterminer toutes les autres couleurs ; j'ai fini par choisir un ocre assez terne, une peau très mate, des cheveux noirs, des yeux bruns très sombres, des lèvres épaisses à peine plus sombres, une tunique lie-de-vin, un fond rouge sombre, légèrement plus clair sur la droite. "
Georges Perec. Le Condottiere. Le Seuil. 2012. pp. 149-154
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Autre heureuse surprise du Monde des livres daté de ce vendredi 24 février, une critique du remarquable Livre des enfants d'AS. Byatt, enfin traduit en français.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Renaissance Portraits, from Donatello to Bellini, au Metropolitan Museum. Voir l'album Italian Renaissance Portraits, très complet et documenté de Hans Ollermann sur flickr.
Antonello de Messine, Le condottiere, musée du Louvre ; Lorenzo Lotto, Jeune homme à la lampe, Kunsthistorisches Museum, Vienne ; Hans Memling, Tomaso di Folco Portinari, Metropolitan Museum
Bureaux et classements de l'ère pré-informatique





L'informatique a provoqué une dématérialisation telle que la surface des bureaux ne cesse de se réduire. Ce sont des milliers et des milliers de mètres carrés de surfaces immobilières, des milliers et milliers de mètres cubes de rangements qui disparaissent au profit d'un stockage sur ordinateur, avec pour limite la nécessité de garder sur papier les documents dont la signature fait office de preuve juridique alors que la signature électronique n'est pas encore au point. Les architectes réfléchissent depuis quelque temps déjà à des espaces où les postes de travail ne seraient pas affectés à une personne en particulier mais pourraient être occupés au gré des besoins pas plusieurs utilisateurs dont l'espace personnel tiendrait sur une clé USB ou sur un portable.
A mesure que ce phénomène s'amplifie, on voit croître une véritable fascination pour l'organisation des bureaux de l'ère préinformatique.
Déjà, sur le marché de la brocante, le style dit industriel a pris son essor en grande partie à partir des meubles de classement administratifs à clapets mis au rebut, principalement des marques Strafor ou Roneo, auxquels un coup de ponçeuse aura enlevé leur peinture grise rébarbative.
L'industrie cinématographique s'en est également emparée. Une série comme Mad Men, dont on connaît le fulgurant succès, a placé le coeur de son intrigue au sein même du monde des bureaux et a donné lieu à un engouement pour le matériel des années cinquante.
Ce ne sont pas seulement les meubles et l'agencement qui suscitent un intérêt croissant, mais aussi les pratiques administratives pré-informatiques. Ainsi dans le récent J. Edgar de Clint Eastwood, une longue scène est-elle consacrée à la visite que Hoover fait faire à sa future secrétaire, Helen Gandy, de la bibliothèque du Congrès : il lui explique comment le système de classement des livres lui a permis de mettre au point une nouvelle manière de penser l'organisation du FBI. Suivent quelques scènes consacrées au réaménagement des bureaux et à l'installation de nouveaux meubles à fichiers.
Une grande partie de la très belle scénographie de Tinker, Tailor, Soldier, Spy de Tomas Alfredson est construite autour du bâtiment qui abrite les locaux du MI6, The Circus, avec les va-et-vient des documents d'un étage à l'autre, les armoires fortes, les travées d'archives, les entassements de papiers, les dossiers que l'on ferme, que l'on ouvre et que l'on subtilise.
Enfin, les habitués des tumblr auront peut-être remarqué l'engouement qu'ont eu les fiches de la préfecture de police de Paris, présentées lors de l'exposition aux Archives nationales "Fichés", comme si elles représentaient un objet esthétique à part entière détaché de l'appareil répressif qui les a produites. Les organisateurs de l'exposition ne s'y sont d'ailleurs pas trompés et avaient installé dans la cour de l'hôtel de Soubise une cabine de photo automatique où l'on pouvait inscrire sa photo dans une fiche préformatée tamponnée "Opium", "Terroriste", "Fille soumise", "Vagabond", etc.
Pour finir, sachez que j'ai caché quelque part dans un des meubles une irresistible chanson de la bande originale de Tinker, Tailor, Soldier, Spy. Il vous suffit de cliquer dessus et de pousser le son à fond.
Lettre Top secret du MI6, trouvé au quatrième étage, dans la boîte à fiches, site du film Tinker, Tailor, Soldier, Spy ; Meuble de classement à clapets en acier brossé, Steel and Style; boîte à fiches généalogiques, Metal and Woods; fiches d'identification de la préfecture de police de Paris, archives nationales ; Helen Gandy, secrétaire de E. Hoover, à son bureau au FBI, Library of Congress ; Benedict Cumberbatch, alias Peter Guillam, recherchant un registre dans les archives du MI6, film Tinker, Tailor, Soldier, Spy.



