czapski

 

 

 

En 1940, Jozef Czapski est interné au camp soviétique de Griazowietz avec quelques dizaines d'autres officiers de l'armée polonaise ayant échappé au massacre de Katyn. Plusieurs d'entre eux décident de faire partager aux autres "ce dont ils se souvenaient le mieux". Fin lettré, francophile, il consacre plusieurs conférences à la peinture et à la littératures françaises, dont une série à Proust et à La Recherche par la seule force de sa mémoire, sans disposer d'un quelconque livre. 

"Dans une petite salle bondée, chacun de nous parlait de ce dont il se souvenait le mieux. Je vois encore mes camarades entassés sous les portraits de Marx, Engels et Lénine. Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée, aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée entière passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense l'histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire.

La joie de participer à un effort intellectuel qui nous donnait une preuve que nous sommes encore capables de penser et de réagir à des choses de l'esprit n'ayant rien de ocmmun avec notre réalité d'alors nous colorait en rose ces heures passées dans la grande salle à manger de l'ex-couvent, cette étrange école buissonnière où nous revivions un monde qui nous semblait alors perdu pour nous pour toujours. "

 

Jozef Czapski. Introduction de Proust contre la déchéance.  Lausanne, ed.  Noir sur blanc,1987 et 2011.