mardi 31 mars 2009
Les mouettes de Whistler

Fils d'un major devenu ingénieur ferroviaire, James McNeill Whistler passa deux ans à West Point sans succès. Il se plaisait à raconter que s'il n'était pas devenu général, c'était à cause de son échec à un examen de chimie. Ses talents artistiques furent néanmoins repérés par le professeur de dessin de l'académie militaire et il put entrer en 1854 sur sa recommandation à l'U.S. Coast Survey, chargé d'établir une cartographie des côtes à l'usage des marins.
Employé au service du dessin topographique, où il ne fit pas vraiment preuve d'une grande rigueur mathématique, il fut ensuite transféré au service de la gravure. Après un premier essai, il élabora cette gravure de l'île d'Anacapa mais, passant outre toutes les conventions de représentation qui prévalaient, il ne put s'empêcher d'ajouter plusieurs groupes de mouettes en vol et prit un soin maniaque à individualiser chaque brin d'herbe en haut de la falaise balayée par le vent.

Il fut congédié peu après. Sans doute à cause de ses libertés artistiques mais aussi en raison de sa nonchalance roublarde (il avait fait l'achat de deux chapeaux identiques pour pouvoir en laisser un accroché dans son bureau, afin de rassurer ses supérieurs sur sa présence, tandis qu'il se gobergeait à la taverne du coin).
Les mouettes furent bien vite effacées des cartes maritimes. Lui-même finit par bannir tout souci du détail de sa peinture.

Une partie du ciel du Nocturne in Black and Gold, Falling Rocket, Detroit Institute of Arts
lundi 30 mars 2009
Repriser

Marquoir anglais de points de reprise par Judith Jannings (11 ans en 1806)
d'autres marquoirs sur le blog de Margot Ex, antiquaire textile



Home and School Sewing de Frances Patton, New York, Newson and Company, 1901
(admirons les ombres faites par le dessinateur à la manière même des points de reprise)
Action de raccommoder une étoffe déchirée ou
coupée ; ce qui se fait en réunissant les parties de l'étoffe à l'aide
de fils passés en travers de cette déchirure et contrariés ;
c'est-à-dire que l'aiguille prend quelques fils de l'étoffe, passe sur
quelques autres, reprend quelques fils, et ainsi de suite ; puis, en
revenant, le fil est passé très près du premier, et l'aiguille reprend
les fils de l'étoffe qui n'ont pas été pris par le premier fil passé.
À ton revers j'admire une reprise, C'est encore un doux souvenir, Berang.
Mon habit.
Que cherchez-vous ? nous dit l'institutrice chargée de cette exposition. - Des reprises, des ravaudages ; en avez-vous ? Moniteur universel, 4 avr. 1868, p. 479, 4e col.
Reprise perdue, reprise faite en
tirant les fils cassés et les remplaçant à l'aiguille ; on les fait
partir plus ou moins loin de la déchirure, afin que l'oeil n'aperçoive
pas la jointure des fils.
Définition du Littré

Page du manuel de conseils d'économies domestiques Make Do and Mend
publié pendant la guerre par le ministère de l'information anglais
afin de faire participer les ménagères à l'effort de guerre
samedi 28 mars 2009
Monogrammiste T.V.

Une petite huile sur bois du très talentueux Tinus Vermeersch
représenté par la galerie Grusenmeyer
vue au salon du dessin contemporain


Avant la saturation totale, j'ai aussi apprécié
Frank Selby à la Galerie Jean Roch Dard
Simon Willems à la galerie Polaris
Joseph Hart à la galerie Saint Phalle
Les gravures oblitérées de Jochen Gerner à la galerie Anne Barrault
Les caricatures de portraits de grands maîtres de Gaël Davrinche à la galerie Christine Phal
Les tunnels de Mary Pupet à la galerie Martine et Thibault de la Châtre
vendredi 27 mars 2009
Ei blot til lyst

Pour présenter la saison 2009-2010, le nouveau directeur de l'Opéra de Paris, Nicolas Joël a choisi cette image :
« Symbole de cette saison, l'image du film de Bergman, Fanny et Alexandre, nous dit tout du théâtre et de son émerveillement : l'enfant a pénétré dans le cadre de scène et son regard se pose avec douceur et attention sur les personnages qu'il anime. Cependant ce regard est déjà absent, emporté par la rêverie dans un autre monde. Ce qui était un jeu devient alors une aventure, un voyage en profondeur. C'est ce qui explique sans doute que l'enfant, captivé par la magie du théâtre, soit si sérieux. Les plaisirs les plus vrais sont sérieux. Et ce n'est pas un hasard si Bergman le Suédois fait jouer cet enfant dans le cadre de scène de l'Opéra royal de Copenhague, au Danemark, où sont écrits ces mots sans appel : "Pas seulement pour le plaisir".»
mercredi 25 mars 2009
Les effets du marin

Tenue de sortie d'un marin du Second empire. Conservatoire du commissariat de la marine, Toulon.
L'exposition que le musée de la marine consacre à l'influence du vestiaire marin sur la mode, Les marins font la mode, avant tout illustrative, laisse sur sa faim. Certes, tous les éléments du déplacement massif de la garde-robe militaire à la garde-robe civile sont là : le costume marin enfantin, le costume de bain, l'usage du jersey, l'essor des thèmes marins dans la mode. Mais ils restent juxtaposés en l'absence d'explications historiques que deux pages du livre de Michel Pastoureau sur l'histoire des rayures, L'étoffe du diable, suffisent à exposer. On sent que les organisateurs ne se remettent pas tout à fait d'avoir évoqué furtivement l'icône homosexuelle qu'est devenu le matelot et que l'idée de faire entrer des robes de couturiers (largement inspirée du Sailor Chic du National Maritime Museum de Greenwich) constitue à leurs yeux un exploit à part entière. Ils n'ont, semble-t-il, pas osé développer la partie consacrée aux uniformes eux-mêmes de peur d'apparaître trop rigidement attachés aux militaria. Pourtant, l'apparition du tricot rayé et les raisons de son émergence ou la fixation des caractères communs aux uniformes des diverses marines nationales semblent constituer un préalable indispensable. On aurait également aimé en savoir plus sur la progressive codification des tenues, leur uniformisation précisément (sous l'Ancien régime, les hommes de bord apportaient leurs hardes et n'étaient tenus qu'à la propreté de leurs effets personnels). Enfin, très peu de modèles sont présentés alors que les uniformes historiques et leurs superbes détails de couture - les nouettes des vareuses des tenues de matelot du Second empire ou le col des redingotes de capitaine de frégate du début du XXe siècle entre autres - sont totalement méconnus et auraient de quoi passionner tous les amateurs et les professionnels de la mode dans un effet de retour aux sources.
Ce qui m' a aimantée dans cette exposition, de manière périphérique à son thème, c'est la vitrine consacrée au contenu d'un sac de marin. Au début, on ne saisit même pas de quoi il s'agit : des carrés numérotés étalés comme des cartes sur une table de jeu. Il faut lire la légende pour comprendre qu'il s'agit des différentes composantes réglementaires, dûment matriculées et marquées par des rubans nominatifs, de la tenue d'un marin. Les effets sont pliés en carré de 25 sur 25, écrasés sous le poids du fer à repasser pour prendre le moins de place possible dans un milieu de vie, le bateau, caractérisé par la pénurie d'espace.

Plan de rangement et composition des effets réglementaires issus du
Manuel des recrues des équipages de la flotte pour 1929.


Là, on saisit concrètement qu'il était presque impossible de glisser dans ce sac des possessions personnelles et que l'homme d'équipage, vivant toute la journée avec un uniforme sur le dos et partageant avec d'autres son lieu de couchage, ne disposait quasiment d'aucun espace privé, ne serait-ce qu'à l'intérieur d'une poche de toile écrue.
Dans ces conditions, la peau ne constituait-elle pas le dernier espace personnel de l'homme embarqué, l'ultime frontière entre lui et les autres ? Le tatouage, si répandu chez les marins, était sans doute la meilleure façon de rapporter des souvenirs des terres lointaines et de marquer son territoire intime.
Étrange jeu de dépouillement où l'identité du marin s'exprime finalement davantage dans la nudité que dans l'habit.

Photo anonyme de marin tatoué d'un tricot, coll. Jérôme Pierrat.
Au musée de la marine, jusqu'au 26 juillet.
mardi 24 mars 2009
Presse papier

Affiche de l'exposition 80 + 80, photo-graphisme organisée par la galerie Vu et la galerie Anatome
Un collage Presse-Papier d'une photo d'Ouka Leele et d'un portrait de Rogier van der Weyden.
lundi 23 mars 2009
Tombé du ciel

Comment l'ange apparut à Simon ?
Ce pourrait être le sous-titre de L'Angelo delle scarpe, album hors normes de quatre vingts pages où s'entrelacent la prose poétique de Giovanna Zoboli et les dessins en apesanteur de Joanna Concejo. Le lire, le regarder, exige un état d'esprit particulier, car il s'agit ni plus ni moins d'accueillir le merveilleux et de faire place au mystère. Tout comme Simon.
Petit garçon triste, enfermé dans un palais dédié au culte commercial de la chaussure, il sait un jour voir un homme qui brille sa fenêtre : un ange. Il sait faire venir son père obnubilé par son travail : "Papa, regarde c'est une ange". Il sait, contre son père incapable d'écouter les pensées des autres, imposer le silence.
Après avoir refermé l'album, vous ressentez, tout interdit, la curieuse impression de ne l'avoir pas vraiment lu, pas vraiment vu. Vous attendez quelques heures, quelques jours pour y revenir. Et chaque fois, vous sentez l'ange un peu plus proche de vous.
Era come quand in una siepe
non si vedono
che rami fra i rami
foglie fra le foglie
e poi qualcuno
- qualcuno con un occhio molto acuto,
qualcuno bene allenato a guardare -
improvvisaimente, dice :
"Ehi, guarda, un nido !"
E tu guardi et devi
prima i rami,
poi le foglie,
infine il nido e,
dentro,
qualcosa di bianco
e perfettamento ovale.
C'était comme quand dans une haie,
on ne voit que des branches entremêlées
des feuilles entrelacées,
et puis quand quelqu'un
- quelqu'un de très observateur,
quelqu'un de très entraîné
à regarder -
dit d'un seul coup :
" Eh, regarde un nid !"
et qu'on regarde et que l'on voit
d'abord les branches,
puis les feuilles,
et enfin le nid
et à l'intérieur
quelque chose de blanc
et parfaitement ovale.
(traducteur inconnu)


Joanna Concejo réussit encore une fois un tour de force : suggérer le fourmillement des pensées

effets de transparence où affleurent feuilles de papier quadrillé, calculs et factures, les figures du père

Un nouveau miracle accompli par les éditions Topipittori.
Que grâce soit rendue à Paolo Canton.
Espérons que la foire de Bologne soit l'occasion de voir ce livre édité en français.
Nous attendons avec impatience les impressions d'Anna.
samedi 21 mars 2009
Le corail de Darwin

Dans un carnet, désormais appelé le Notebook B, Darwin a dessiné un beau jour de 1837 à la plume une forme ramifiée, connue pour être le troisième diagramme de l'évolution. Au-dessus, on peut lire les mots : "I think"," je pense".
Ce pourrait être le parfait résumé du livre d'Horst Bredekamp, Les coraux de Darwin. L'auteur, historien de l'art et philosophe, adepte d'une approche multidisciplinaire, marquée par l'histoire de la culture visuelle, s'est intéressé comme un limier à une part négligée de l'œuvre du grand savant : ses dessins et esquisses dans les moindres recoins des manuscrits, même en pointillés ou sous forme du plus évanescent des traits de crayon, parfois même à la loupe. A priori, cette quête obsessionnelle pourrait paraître rebutante mais il n'en est rien car elle est supportée par une idée forte : l'image n'est pas illustration de la pensée scientifique, mais support du processus intellectuel, accélératrice d'idées. Autrement dit, suivre le tracé des dessins de la main de Darwin permettrait de saisir le mouvement de sa pensée et d'entrer dans le laboratoire de ses idées. C'est dans l'"alternance tâtonnante" des notes et des esquisses que réside l'origine de ses audaces.

Illustration de Peter Sis pour The Tree of Life.
Je ne m'emploierai pas ici à retracer le cheminement subtil et sinueux du raisonnement de l'auteur (dont bien des pages m'ont échappé). Mais son attachement à discerner la puissance créatrice des images et les contradictions internes dont elles sont la source m'a paru passionnant.
Le darwinisme est largement associé à l'image de l'arbre, dont les ramifications représenteraient l'évolution des espèces. Or ce modèle était au départ absent des recherches de Darwin. A l'arbre de vie, marqué par l'ancienne tradition de la représentation des lignages et enfermé dans une dynamique temporelle orientée vers une fin, il préféra lors de ses premiers travaux le modèle du corail. Bredekamp fait remonter sa fascination à un échantillon de petite algue coralliforme, l'Amphiroa Orbignyana, rapportée de son voyage sur le Beagle. Très tôt, ses esquisses montrent une prédilection pour cette forme circulaire, anarchique et irrégulière. Le corail avait cette vertu de permettre de visualiser l'action du temps en rendant visible d'un seul coup d''œil la séparation
entre les espèces vivantes et les espèces mortes, représentées par les branches pétrifiées. Il fournissait un modèle spatial des processus temporels particulièrement adéquat à sa pensée de l'évolution des espèces.
Or, en 1858, Darwin met fin de manière brutale à ses tentatives. Et pour une raison simple, nous explique Bredekamp : dans un contexte de lutte scientifique intense, il redoutait de perdre la paternité de ses recherches et devant les avancées menaçantes de Wallace, grand utilisateur de la métaphore de l'arbre, il se hâta de publier ses résultats. Toutefois si l'Origine des espèces fait clairement de l'arbre de vie un modèle de l'évolution reste sous-jacente l'image du corail dans l'immense diagramme qui accompagne l'ouvrage. C'est ainsi qu'un conflit non résolu s'ouvrit chez le grand savant entre le langage et l'image.
A l'instar du combat adaptatif des êtres vivants, il y a des vainqueurs et des vaincus dans le monde des idées, et le darwinisme reste aujourd'hui étroitement associé à l'image de l'arbre de vie. Ce n'est pas l'une des moindres vertus du livre de Bredekamp que de réactiver les possibles contenus dans la métaphore du corail en écrivant l'histoire des sciences du point de vue des perdants.
De manière plus triviale, le corail ne pourrait-il pas aussi nous aider à représenter autrement notre propre histoire familiale et les frontières de la parenté ? Imaginez en lieu et place de l'arbre généalogique figé dans sa verticalité hiérarchique entre le bas des ancêtres et le haut des descendants, un grand cercle ouvert de toutes parts, dans un foisonnement multidirectionnel de branches en recomposition. Il ne s'agirait plus alors de raisonner en termes d'enracinement mais d'origine commune.

Anne Siems. Choral Apples, 2007.
Horst Bredekamp, Les coraux de Darwin, Presses du Réel, 2008
Parmi les dix projets sélectionnés pour le concours du Darwin's Canopy au Natural History Museum ,
c'est une œuvre en forme d'arbre, de Tania Kovats, apparemment sans grand intérêt qui a été retenue.
voir aussi les événements liés au bicentenaire de la naissance de Darwin, Darwin200
jeudi 19 mars 2009
Jardin anglais


The Langage of Flowers, Magic Bloom, Roses in The Garden, In The Countryside, The Book of Wild Flowers, Butterflies : des volumes aux couleurs tendres et couvertures fanées d'une bibliothèque de maison de campagne anglaise ?
Mais voici qu'une petite dame apparaît : fée ou Alice égarée au pays des merveilles ?
Elle est bientôt suivie d'une myriade de jeunes filles botticelliennes, de soies vaporeuses vêtues.
Puis elle reste seule, seule parmi les livres. Un papillon blanc vient voleter au dessus de sa tête. Et tout se met en mouvement : la nature contenue dans les livres s'anime, les feuilles et les fleurs se déplient comme dans un pop-up book victorien géant.
Tout cela n'est pas un rêve mais la mise en scène inventée par Antonio Marras pour la présentation de la collection Kenzo printemps-été 2009 en octobre dernier.
Découvrez cette féerie ici (sélectionnez "Femme Printemps Eté", puis "défilé")



Inspiré par Su Blackwell ?
D'autres exemples de l'inventivité scénographique d'Antonio Marras sur son site personnel et là.
Réalisation du film d'animation par evostruct studio
mardi 17 mars 2009
Les dragées de Casanova

"D'une partie de ses mêmes cheveux j'ai fait une espèce de poudre les coupant avec des fins ciseaux en morceaux très menus. J'ai fait que le confiturier juif les empâte en ma présence dans du sucre avec des essences d'ambre, d'angélique, de vanille, d'alkermes et de styrax. Je ne suis parti que lorsqu'il fut en état de me livrer les dragées composées de ces ingrédients. J'en ai fait faire aussi d'égales en forme et en substance excepté qu'il n'y avait pas de cheveux. J'ai mis celles qui avaient des cheveux dans une belle boîte de cristal de roche et les autres dans une d'écaille blonde.
[...]
Je ne les croyais certainement pas un philtre amoureux, ni ne croyais que des cheveux puissent les rendre plus exquises mais l'amour me les faisait chérir. Je jouissais pensant que je mangeais quelque chose, qui était elle."
Mme F. (1745) dans Histoire de ma vie
Il est possible de se délicater de morceaux choisis grâce au choix établi par Jean-Michel Gardair en folio gallimard
avant de se livrer à une orgie des volumes entiers des mémoires du chevalier de Seingalt
Un détail du portrait de Mrs Stanhope par Reynolds



