lundi 9 mars 2009

Fétiches



moharapanier

cakatu

Mohara malgache, étui à charme à porter sur soi ou à déposer en un endroit précis où il pourra agir (coin sacré d'un maison, entrée de village, chemin) et cakatu du Bénin formé d'une mâchoire humaine et d'une tête d'iguane collecté sur le champ de bataille de Cotonou en 1890




"Charme", "objet sacré"," objet de pouvoir", "objet de protection", "talisman", "grigri", "objet magique", "objet personne", autant de termes utilisés par les explorateurs, missionnaires et ethnographes d'Afrique  pour désigner le fétiche, cet objet fait et utilisé  pour établir un lien entre les vivants et les puissances invisibles, pour lutter contre le chaos, pour protéger du mal.

Dans cette catégorie d'objets, ce sont les fétiches non figuratifs que l'exposition Recettes des dieux, esthétique du fétiche donne à voir au quai Branly, sous les auspices de Nanette  Jacomijn Snoep. Le parti pris est clair : rapprocher l'exposition d'une installation d'art contemporain, en insistant sur le caractère informe de "ces choses ligotées, assemblages, croûtes et enchevêtrements de cordes", qui ont fasciné tant d'artistes modernes et contemporains (Breton, Schwitters, Spoerri, Tapiès, Beuys).

Une telle volonté évacue peut-être un peu vite les problèmes liés à l'exposition de tels objets. La commissaire de l'exposition parle de leur "mise en vitrine" comme de "la fixation du dernier geste accompli sur l'objet". Certes, car les fétiches sont des objets voués à une constante métamorphose, destinés à "grandir", au fil d'états successifs,  par les gestes et le discours du devin. La collecte les a figés à jamais, en suspendant leur sens. Mais la mise en vitrine est surtout une grande violence faite à ces puissants objets tenus secrets, cachés, dont le dévoilement fait partie d'un rituel magique. Le visiteur en ressent d'ailleurs un certain malaise car très peu est dit de l'histoire même du transfert de ces artefacts, de leur passage du statut de force agissante à celui d'objet de collection inerte. Une précision, toutefois, si mes souvenirs sont bons, sur le fait que, longtemps tapis dans les réserves des musées, la plupart sont exposés pour la première fois.

L'exposition est donc fondée sur une approche esthétique, scandée par les gestes qui donnent  forme au fétiche et le déforment dans le même temps. "Le geste du devin compte autant que l'objet qu'il produit : enduire de sang et de terre, c'est aussi dissimuler la présence cachée, dérobée à nos regards, créant ainsi un effet de secret. On ligote pour contrôler : le nœud attache, détache, relie, sépare. On cloue, on transperce pour insister avec force sur une demande. On enveloppe pour panser et réparer et se remettre des traumatismes". (introduction du catalogue par N. Jacomijn Snoep, p.11)



envelopper, enduire, couvrir

rembourrer, entasser, contenir

clouer, percer, planter

accumuler et assembler

nouer, ligoter, lier





nkisisac

Sac de devin collecté par le père Constantin Tastevin vers 1932 en Angola



C'est une véritable ode à la créativité et l'ingéniosité et il faut bien reconnaître que le spectateur ne peut que se régaler de ces assemblages dissemblables, dont la variété des formes semble infinie.  Mes préférés, ce sont les contenants, les sacs, les paquets, les étuis : la forme importe peu, ce sont ce qu'ils cachent, les ingrédients qu'ils assemblent par dizaines,  qui les rendent puissants. Certains ingrédients magiques sont même conçus, comble du raffinement, comme des rébus à l'instar des bilongo entrant dans la composition des minkisi du Congo.  La graine luzibi renvoie ainsi  au verbe zibula qui signifie ouvrir ou révéler, la noix de kola, mukazu, au verbe kazuwa, éloigner.

Bref, émerveillé et dérouté devant autant de fabriques et châsses à secrets à  jamais tus, on n'a qu'une hâte : faire son propre fétiche.



beninoffrandes

collierody  nkisiperles

nkisifils

Offrandes au dieu de la mer ( coton et plumes) du Bénin ; collier ody malgache ; nkisi ornemental du Congo à porter en bracelet ; nkisi de type "paquet", dont les lambeaux de tissu, les lames de couteaux portant, les nœuds portent la trace des demandes de clients que le devin est susceptible de régler .





Recettes des dieux, esthétique du fétiche
Jusqu'au 10 mai au musée du quai Branly

Posté par florizelle à 00:02 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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Commentaires sur Fétiches

Enchantée de commenter la première ce billet plein d'enchantements et de fascinants objets.

Posté par la Mère Castor, lundi 9 mars 2009 à 12:53

Gorgeous images... There is something very profound and stunning about seeing another cultures collections of the divine...

Posté par Ulla, lundi 9 mars 2009 à 17:00
et l'invisible?

l'aspect visible de ces objets est comme la partie émergée de l'iceberg...toutes les pensées et paroles liées à ceux-ci sont les vrais enjeux mais on ne les verra jamais et pourtant c'est ça le plus puissant et le plus...efficace! peut-être que ça nous touche autant à cause de ce qu'on ne voit pas.

Posté par polline moineau, lundi 9 mars 2009 à 19:06

C'est un peu triste. Ces objets sont maintenant bien morts, mais peut-être pas plus morts qu'un bronze indien ou une croix de Cimabue, objets eux aussi qui n'étaient pas nés pour la contemplation esthétique dans un musée.

Posté par michelangelo, lundi 9 mars 2009 à 21:53
ATP

C'est beau à voir. J'aimais bien regarder les fétiches des campagnes d'ici, aujourd'hui aussi lointains, incompréhensibles et fascinants pour nous. Mais ils sont passés de mode, comme leur Musée des Arts et Traditions populaires, tant pis !

Posté par Muriel, lundi 9 mars 2009 à 23:06
Zone

Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

Apollinaire ( Alcools)

Posté par mo, mardi 10 mars 2009 à 15:49

au fil des mots de votre article, l'idée de me faire un "objet magique" a germé, une protection contre les fléaux de notre époque... Sans savoir pourquoi j'y crois, peut-être parce que votre article tombe juste au moment où j'avais besoin d'une solution, d'une réponse...

Posté par Fine Bessot, jeudi 12 mars 2009 à 06:34

Tu soulignes très bien ce qui reste souvent très génant au quai Branly, l'esthétisme des expo (surtout celui de la collection permanente) privilégié au détriment du sens et de l'histoire.

je dois dire que chaque fois que j'y vais, je râle quand je vois le pele mele absurde de la présentation du monde (sud) américain où objets des époques préhispanique et coloniale sont mélangés sans aucune justification… J'ai parfois aussi la sensation aigue que certains objets "de pouvoir" en deviennent maléfiques tant ils sont peu ménagés…

J'irai quand meme voir l'expo sur les fétiches que tu donnes vraiment envie de voir (et dont le thème me passionne)

Posté par venezia, jeudi 19 mars 2009 à 22:56
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