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Dans son remarquable livre, Au fond de la peinture, une poétique de l'arrière plan, Martine Lacas explore l'arrière-plan du tableau en faisant la supposition qu'il "peut devenir le lieu d'un regard curieux. Curiosité pour le sujet dans la mesure où celui-ci y construit son sens, l'enrichit et le commente ; curiosité pour la matérialité même de la peinture dans la mesure où le fond est aussi l'endroit du tableau au plus proche de la surface opaque, neutre, aveugle du support, de ce qui faut avant le surgissement  de toute figure".

Elle nous fait réfléchir à cette occasion de nouer "un pacte secret, intime avec la peinture ; dans le fond, au gré de sa phantasia, le spectateur peut rêver une relation à la peinture dont il aurait le privilège ; il peut croire, en s'éloignant de la publicité du premier plan, découvrir une retraite, un abri où il pourra être le seul amant de la peinture, où il trouvera pour reprendre la belle expression d'Yves Bonnefoy, un "arrière pays". "

Organisé autour  de six thèmes  ( profondeur du temps, les confins du tableau, se retirer au loin, désir de voir, le fond de la pensée, le fondement) le livre alterne double page par double page, texte et image, analyse et regard rapproché à travers des reproductions d'une qualité exceptionnelle qui sont autant d'invitations à voir la peinture autrement et surtout  à se laisser happer vers le fond du tableau pour toucher les limites de la représentation.


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Extrait de l'analyse du Portrait de Thérèse de Gas par Degas (Musée d'Orsay)

"Cette étrangeté du fond à la figure, le doute mélancolique quant à la présence spatiale des choses, le "voisinage menaçant d'un dehors vague et vide" (Blanchot) suggèrent pourtant une sorte de monde intermédiaire dont le modèle semble porter l'idée dans la parure qui orne sa chevelure. Le bouquet de fleurs blanches piqué dans le chignon, vu de près, n'est qu'un morceau de toile non peinte au bord duquel le pinceau chargé de noir s'est arrêté, une réserve ourlée par quelques empâtements ; il est le point de la toile depuis lequel s'indique le rythme secret du portrait , où peindre un être , "comme ce que l'on ne voit plus que dans sa mémoire", c'est autant le faire apparaître que disparaître".


Martine Lacas. Au fond de la peinture, une poétique de l'arrière-plan. Seuil, beaux-livres, octobre 2008




Détail de l'Intérieur de Saint-Bavon à Harlem par Saenredam  (Louvre) et d'un autoportrait de Rembrandt vers 1628  (Rijksmuseum)