vendredi 8 février 2008
Fragments de souvenir d'un monde inachevé

Canopy, 1958
Red Umbrella, 1957

Walking with Soames (sa compagne d'une vie), 1957

Cracks, 1957
"Fragments de souvenir d'un monde inachevé", c'est ainsi que Saul Leiter désigne ses propres photos. Devenu célèbre tardivement, sous l'étiquette de "pionnier de la couleur", il cultive la modestie et l'indifférence à l'égard d'un succès qui a mis fin à ce qu'il appelle le "privilège d'être ignoré", après une belle carrière de photographe de mode où il s'est distingué par son absence affichée d'ambition. Dans son appartement, entre ses gouaches aux couleurs acidulées et ses dessins, des cartons en pagaille recèlent des centaines et des centaines de photos non développées et des diapositives. Une accumulation de moments, de sensations pour la plupart captés dans sa ville d'adoption, New York, dans le flux de ses activités quotidiennes, souvent juste en bas de chez lui.
Ressentir l'harmonie du monde sur le coin d'un trottoir en attendant le bus, tout le monde en a fait l'expérience. Condenser ce moment fugitif en une image, peu y sont parvenus. Simplement, Saul Leiter est une sorte d'athlète du regard, qu'il a exercé d'abord en contemplant des centaines et des centaines de livres d'art à la bibliothèque de l'université de Pittsburgh. "Je crois que j'ai appris à regarder ce que les autres ne voient pas, à réagir aux choses. J'ai regardé le monde pas vraiment préparé à quoi que ce soit". C'était aux textes, aux mots que son enfance l'avait préparé : son père rabbin souhaitait ardemment voir ses fils faire des études théologiques et prendre sa suite. Pour Saul Leiter, il en fut tout autrement : une déception irrémédiable pour ses parents.
Souvent, il insiste sur le caractère non intentionnel de ses cadrages, très particuliers mais absolument pas
formalistes ou systématiques. Saul Leiter dit n'avoir jamais vraiment rien
attendu, il a laissé les choses advenir, aimant à leur découvrir a
posteriori un sens. Mais une chose est sûre, le souci de la beauté l'a toujours aiguillonné.
"Je dois avouer que je ne suis pas un admirateur du moche. J'ai beaucoup de considération pour la beauté. Elle est plaisante ! Certains photographes pensent qu'en traitant de la misère, ils s'attaquent à quelque chose de profond. Je ne crois pas que la misère soit plus profonde que le bonheur" (extraits d'une interview avec Sam Stourdze)
* * *
Pour accompagner ces photos, Lonely Woman d'Ornette Coleman, un morceau que Saul Leiter avait choisi pour la première grande retrospective qui lui a été consacrée : " In Living Color" au Milwaukee Art Museum.

Times Square, 1950
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Saul Leiter à la Fondation Cartier-Bresson,
17 janvier-13 avril 2008
Un étage consacré au noir et blanc, le deuxième à la couleur,
ainsi qu'à ses peintures et travaux pour la presse
Les épreuves sont pour un tiers des tirages modernes.
toutes les photos proviennent du site de la Howard Greenberg Gallery,
qui a entrepris un énorme travail de classement de ses oeuvres .
Commentaires
voilà de quoi mediter pour la journée .......
j'aime beaucoup ce qu'il dit et évidement les photos
.....
On sent bien ce "privilège d'être ignoré" dans ses photos. Canopy et son décor de neige m'a fait un sacré effet, tout est comme replié sur soi... ça m'a fait penser au Little Odessa de James Gray.
Somptueux et sensible. La dernière, craks, me fait... craquer. Il a "laissé les choses advenir, aimant à leur découvrir à postériori un sens". Voilà qui me parle en direct.
Merci pour cette magnifique découverte...à laquelle je suis très sensible, et que je vais approfondir...
Merveilleuse visite en perspective!
Merci merci!
As usual, you open my eyes to something new and wonderful. How do you do it?!
De beaux mots sur de belles images...merci encore pour cette découverte.
Je raffole de ce passage:
"Je dois avouer que je ne suis pas un admirateur du moche. J'ai beaucoup de considération pour la beauté. Elle est plaisante !"
De beaux clichés en effet qui laisse l'imagination vagabonder et inventer, imprégnée d'une vraie atmosphère... Merci pour cette évasion!
ce travail est vraiment remarquable par beaucoup de points de vue; je suis particulièrement sensible à la tendresse vis à vis de l'humanité et à l'abstraction qui s'en dégage; dommage que son père ne s'en soit pas aperçu; cet univers visuel est pour moi une sorte de pendant de l'univers d'Auster entre l'irréel et le surréel.


