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Entendre ou lire quelqu'un bien parler du sport, c'est toujours un régal. Je me souviens d'une interview fabuleuse du champion olympique de tir à l'arc Sébastien Flute : il décrivait le processus mental par lequel il parvenait à décocher sa flèche. L'image d'une bille de plomb se stabilisant progressivement au centre d'un bol de porcelaine. Voici une savoureuse interview de Claude Onesta, l'entraîneur de l'équipe de France de handball, une sorte d'anti-Laporte. Ou comment penser en termes d'échelles multiples.

 

 

Vous dites l’équipe de France «en chantier» en vue des JO de Pékin. Pourquoi ?

Depuis l’échec des championnats du monde l’an dernier [4e, ndlr] on a entrepris un très gros travail d’auto-analyse tactique. On a décortiqué notre propre jeu et celui de nos adversaires comme jamais. Sur notre jeu, par exemple, on s’est interrogé : est-ce qu’il nous manque des éléments? Réponse : oui. On s’est aperçu que tout était de l’ordre du microdétail. Pas une surprise non plus… Mais à partir de ce constat, on a proposé aux joueurs de reprendre leurs gammes. Avec humilité, on a retravaillé nos enclenchements, ces mises en action autour d’un schéma de jeu commun.

Qu’avait perdu concrètement l’équipe de France depuis son titre européen en 2006 ?

De la précision, du timing et de l’attention. On jouait de façon méthodique, trop mécanique. On avait perdu le sens même de la recherche. A partir de l’analyse vidéo, on a pu régler le positionnement du joueur. On a travaillé dans le placement, dans la microdistance, absolument déterminante dans l’accélération du jeu car les combinaisons de courses ont pour effet de déstabiliser la défense adverse. Or, on ne les déstabilisait plus. Nous sommes vraiment rentrés dans la culture du détail.

Comment les joueurs ont-ils réagi à cette mise à plat ?

C’était leur choix. Maintenant, ce jeu d’attaque sur lequel on a travaillé ces dernière semaines ne sera pas forcément effectif et performant car notre préparation a été, disons, relativement altérée par les problèmes qu’on connaît (1). Le jeu n’est pas une invention de l’entraîneur ! C’est l’adaptation des connaissances de l’entraîneur au potentiel des joueurs. Mon but n’a jamais été de proposer le hand dont je rêve, mais de proposer le jeu le plus adapté aux joueurs dont je dispose. Mon but est d’accommoder en équipe de France les tactiques de jeu qui sont proposées aux joueurs en club.

Peut-on évoquer un changement culturel dans cette approche vers plus de rigueur ?

Sûrement, car en parallèle on assiste à un aplanissement des cultures du hand dans le jeu. Les Français ont tendance à malaxer le jeu, à le décortiquer, à le démonter comme un Lego. Toujours dans le but de piéger l’adversaire. Les Scandinaves ou les Allemands sont si sûrs de leur méthode qu’ils sont éloignés de ces questions de démontage. Un joueur français, on ne peut pas lui dire de but en blanc : «Tu vas jouer comme ça et c’est tout.» Car nous ne sommes pas construits sur l’obéissance. Il faut en tenir compte et savoir qu’il y aura dans le jeu une part d’inattendu.

D’où la nouvelle grille de jeu ?

Je parlerais de partition commune. On est d’accord sur le tempo du jeu, ce qui ne signifie pas que l’improvisation devra pour autant être bridée. Le tout, c’est que l’improvisation ne vienne pas tout foutre par terre. Pour autant, je pense que la vraie différence dans le sport de haut niveau se fait individuellement. Donc je favorise aussi l’initiative du duel, mais dans un cadre très strict.

La défense agressive reste-t-elle la marque des Bleus ?

Toujours. Notre défense est encore légèrement en avance par rapport à celles que proposent nos adversaires. Cependant, elle reste gourmande en énergie dans une compétition où l’on devrait jouer 8 matchs en 11 jours. Mon boulot est de réduire cette dépense de façon à ne pas faire caler la machine

Quel serait le portrait de l’équipe de France ?

Ces compétitions avec l’équipe de France sont toujours une partie de poker. A moi de retrouver le fil de la conversation avec les joueurs. On ne gère plus cette équipe comme il y a quatre ans. Les joueurs exigent de la discussion. Ils n’ont plus envie d’être dirigés sur le terrain, comme en dehors d’ailleurs. C’est l’histoire de l’enfant qui grandit et qui aimerait que son père argumente plutôt qu’il n’ordonne. Il faut donc trouver un nouveau langage. Puis un jour, le joueur que tu as fais grandir se met à te parler d’égal à égal. C’est de fait la fin d’un management basé sur l’obéissance. Et il faut accepter ces perturbations. Ce n’est pas une crise mais ça grandit, ça change, ça réclame et ça souffre.

(1) Les Bleus ont réclamé une augmentation de leurs primes.

Libération, jeudi 17 janvier 2008, propos recueillis par JL. Le Touzet

 

© Libération




Photo prise au show-room des soieries Prelle, place des victoires