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Une rue fantôme de Delphine Roche de Montgrand

"J'ai éprouvé une drôle de sensation en marchant le matin square Cambronne, puisque c'est toujours la nuit que nous allions chez Guy de Vere. J'ai poussé la grille et je me suis dit que je n'avais aucune chance de le rencontrer après tout ce temps. Plus de librairie Véga boulevard Saint-Germain et plus de Guy de Vere à Paris. Et plus de Louki. Mais à la fenêtre du rez de chaussée, le lierre était là, comme dans mon rêve. Cela me causait un grand trouble. L'autre nuit, était-ce vraiment un rêve ? Je suis resté un instant immobile devant la fenêtre. J'espérais entendre la voix de Louki. Elle m'appellerait encore une fois. Non. Rien. Le silence. Mais je n'avais pas du tout l'impression que depuis l'époque de Guy de Vere le temps avait passé. Au contraire, il s'était figé dans une sorte d'éternité. Je me suis souvenu du texte que j'essayais d'écrire quand j'avais connu Louki. Je l'avais intitulé Les Zones neutres. Il existait à Paris des zones intermédiaires, des no man's land où l'on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens. On y jouissait d'une certaine immunité. J'aurais pu les appeler les zones franches, mais les zones neutres était plus exact. Un soir, au Condé, j'avais demandé son avis à Maurice Raphaël puisqu'il était écrivain. Il avait haussé les épaules et m'avait lancé un sourire narquois : "C'est à vous de savoir, mon vieux...Je ne comprends pas très bien où vous voulez en venir...Disons "neutres" et n'en parlons plus...". Le square Cambronne et le quartier entre Ségur et Dupleix, toutes ces rues qui débouchaient sur les passerelles du métro aérien appartenaient à une zone neutre, et ce n'était pas un hasard si j'y avais rencontré Louki."

[...]

"Le plus curieux dans cette rue d'Argentine - mais j'avais recensé quelques autres rues de Paris qui lui ressemblaient -, c'est qu'elle ne correspondait pas à l'arrondissement dont elle faisait partie. Elle ne correspondait à rien, elle était détachée de tout. Avec cette couche de neige, elle débouchait des deux côtés sur le vide. Il faudrait que je retrouve la liste des rues qui ne sont pas seulement des zones neutres mais des trous noirs dans Paris. Ou plutôt des éclats de cette matière sombre dont il est question en astronomie, une matière qui rend tout invisible et qui résisterait même aux ultraviolets, aux infrarouges et aux rayons X. Oui, à la longue, nous risquions d'êtres aspirés par la matière sombre."


Patrick Modiano.  Dans le café de la jeunesse perdue.
Gallimard, 2007.
pp. 109-110 puis p. 120

"Le texte, par exemple, sur «les zones neutres» que Roland écrit correspond à une obsession que j'avais à vingt ans de la topographie en suspens, en transit, et dont j'ai tiré alors, non pas un vrai texte, mais une étrange liste de rues, de boulevards, de quartiers périphériques, et de lieux improbables, loin du centre de la ville, comme une caserne de cavalerie à Dupleix ou les abattoirs de Vaugirard."

Interview avec Jérôme Garcin, Nouvel Observateur, 27 septembre 2007.




Aux frontières du  4 place D. et du  19 rue C.