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David Hockney. Place Furstenberg. Paris 7, 8 et 9 août 1985.


En 2001, Lucien Dällenbach, professeur honoraire de l'université de Genève, consacrait un beau livre à  la figure de la mosaïque : Mosaïques, un objet esthétique à rebondissements (Seuil, collection Poétique).  Il partait du constat de sa montée en puissance depuis le milieu des années quatre-vingt dix dans tous les champs de la société ainsi que dans l'art  et la littérature, en tant que mot comme en tant qu'image. La fréquentation du world wide web, et plus encore de la blogosphère, ne pourra que nous convaincre de la pertinence de son propos.

Depuis la chute du mur de Berlin, explique-t-il,  le monde est "en proie à un formidable processus de destruction créatrice qui se traduit par un coupé-collé généralisé". L'émergence de la mosaïque n'est toutefois pas le produit mécanique de la globalisation économique et de l'effondrement de la logique des blocs : ses virtualités internes et ses propriétés intrinsèques la prédisposaient à répondre aux besoins et aux attentes de l'heure. Et c'est bien en tant qu'objet esthétique autonome que Lucien Dällenbach a entendu l'analyser dans son "essai-parcours".

Arrêtons-nous au chapitre III où l'auteur montre comment, après avoir éliminé ou relégué dans l'ombre ses concurrents sur le champ lexical (courtepointe, macédoine, salade russe, pot-pourri), elle règne  en maîtresse dans la famille des modèles (puzzle, kaleïdoscope, patchwork) permettant de penser le rapport entre la totalité et le fragment.

"Seconde propriété qui peut expliquer que la mosaïque ait répondu ( et réponde de plus en plus ) aux aspirations des écrivains et des artistes, mais aussi des lecteurs, des spectateurs, des téléspectateurs, des utilisateurs de traitements de textes et des internautes, c'est qu'elle n'a pas sa pareille en tant que schème opératoire. Non seulement elle ménage un écart maximal entre l'unité du tout et la pluralité discontinue du matériau de base ; elle suppose en outre un dessin global avec lequel les accommodements sont possibles : loin d'assigner d'avance et de manière dirigiste une seule et unique place à chacune des pièces, la figure finale autorise une totale liberté de mouvement, de placement et de déplacement des morceaux, ce qui veut dire que les substitutions restent permises, d'où un espace de jeu appréciable."

Elle se différencie fondamentalement du puzzle. Celui-ci "présuppose une totalité préexistante qu'il s'agit de reconstituer, certes, selon un ordre de succession quelconque, mais en remettant chaque pièce à sa place, alors que la mosaïque vise la constitution d'une totalité inédite, et donc encore à inventer." Deux imaginaires distincts sont à l'oeuvre :  "Dans le premier cas (puzzle), où la vision est celle du détective, et le motif le plus insistant, celui de la fermeture, l'accent porte invariablement sur la pose de la dernière découpe qui, bien qu'elle soit la moins problématique de toutes, se trouve pathétisée aussi bien par la police et le journalisme d'investigation (qui se réjouissent de boucler l'enquête) que par la littérature (qui signe son arrêt de mort en comblant la case vide) et le mythe (il manquera toujours le dernier morceau au corps d'Osiris" ; "Dans le second cas prévaut une logique symétriquement inverse : horizon ouvert contrastant avec l'étau qui se resserre, carte blanche donnée à l'invention, activité non tenue aux résultats et n'ayant d'autre terme que la fatigue du mosaïste".  Par ailleurs,  "elle n'est assurée quant à son but ni quant à la méthode pour l'atteindre ; au surplus, elle s'accomplit avec des matériaux qu'elle a reçus d'ailleurs et qui, à l'instar des pierres des temples antiques servant à la construction des églises, ont souvent été utilisés une première fois."

Mais si la mosaïque est si plaisante, si elle rencontre tant de succès, continue plus tard Lucien Dällenbach, c'est qu'en tant que nouvelle mythologie, elle flatte le monde. A défaut d'ordre, d'harmonie et d'autorité du monde globalisé, elle le stabilise, en tant que modèle spatial, quitte à le faire apparaître comme statique. "Elle donne l'illusion d'être sans alternative : si elle ne connaît pas d'autres, c'est qu'elle les a tous internalisés et que, par conséquent, elle ne saurait être contestée de l'extérieur. Quant à son espace intérieur, c'est un lieu composite où coexistent, de manière irénique, et non contradictoire, toutes les valeurs entassées au cours de son histoire".

Mosaïquons donc, avec le plaisir que procurent les lieux communs.



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Le premier puzzle jamais vendu, une carte d'Europe de 1766 mise en pièces par John Spilsbury