lundi 12 février 2007
Manon Gignoux dans les replis du temps
De la fenêtre de son atelier parisien, Manon Gignoux embrasse d'un seul regard une halte-garderie et un cimetière et c'est peut-être bien ce fil de la vie qui est au coeur même de ses créations textiles, nimbées par la grâce du temps et le souvenir d'existences passées.
Pour son diplôme de l'école Duperré, elle démontre déjà une forte exigence en construisant une collection entière autour du thème du vêtement de travail et de ses usures. Elle puise son inspiration dans La France travaille, série de fascicules édités par Horizons de France dans les années 30, fondés sur une commande au photographe François Kollar (la
mine, la sidérurgie, l’automobile, l’aviation, la pêche, les ports et
les phares, la batellerie, le rail, l’électricité, le bâtiment, le
verre, la céramique, la mode, la filature, la presse, la biologie, la
vigne, la forêt, les fleurs, les marchés). Détachant les vêtements du contexte historique qui les a vu naître, elle compose quatre petits carnets de photos montées selon une superbe logique formelle et dégage quatre axes de recherche : le "charpentier" ou la trace de l’altération, la "blanchisseuse" ou l’empreinte des mouvements répétés, l’"envers du tailleur" ou les jeux de [dé]construction, la "marchande" ou la rencontre des vêtements de travail et du quotidien et la façon dont l’objet porté vient s’intégrer au corps. Les manières de porter l'habit et l'empreinte des gestes dessinent ici une fascinante polyphonie de formes, au plus près des individus : plis, drapés, déchirures, noeuds, superpositions, accidents, empiècements, raccommodages, repassages, froissures, trous, effilochages, reprises.
Elle prolonge l'émotion ressentie devant ces humbles vies en travaillant autour des postures prises devant le photographe : bras ballants, pieds cherchant de l'assurance, têtes légèrement baissées. En naît une série de poupées de tissu aux silhouettes stylisées.

Deux sources majeures d'inspiration infusent son travail de plasticienne : les photos de Dorothea Lange et sa maison de famille du Trièves, dans les Alpes, transmise depuis sept générations, qui garde les traces superposées de dizaines et de dizaines d'habitants (elle y a consacré de bouleversantes photographies qui mériteraient une monographie et une exposition).
Dorothea Lange. Hoe Culture, Aniston, Alabama, 1936. Victoria and Albert Museum
Pour fournir matière à ses diverses explorations (fleurs en tissu, vêtements, objets emmaillotés, colliers, accessoires), Manon Gignoux glane aux Puces - souvent dans les rebuts, où elle dit trouver les plus belles choses - vêtements anciens et métrages de tissus, assortis de pièces rapportées de voyages, comme ce manteau d'homme ottoman, négocié dans un café, dont le contraste entre la face décolorée par la lumière du jour et le revers d'un cramoisi intact l'a immédiatement enchantée. C'est d'ailleurs le revers des choses qui l'intéresse le plus, à l'instar de cette poche de bleu de travail "Livrador" qui, retournée, laisse entrevoir un amoureux patchwork de tissus prélevés dans des vêtements féminins.

le subtil nuancier de Manon Gignoux pourrait être une tentative de saisir les mille et une teintes des hortensias
Mais il faut maintenant que je vous laisse tout à la contemplation de son univers d'une beauté presque surnaturelle.




Jusqu'à la mi-février, vous pouvez admirer à Paris, dans le quatrième arrondissement, la vitrine que Manon Gignoux a faite pour Trésor By, 6 rue du trésor. A découvrir chez notre chère Ulla parmi ses beauties for sunday.








