Vincent Rosenblatt, photographe, reporter free lance, a d'abord créé en 2002 le Núcleo de Expressão Visual dans la favela de Santa Marta à Rio de Janeiro.  Son idée fondatrice était de "désamorcer les représentations classiques opposant favela -ville noble en termes univoques de violence"  en donnant "la possibilité aux habitants des favelas de produire une iconographie propre". C'est ainsi que fut élaboré le projet de l'ONG Olhares do Morro, tout à la fois agence d'images et organisatrice d'expositions, désormais également implantée à la Rocinha et à Vidigal. Cours collectifs, suivi personnalisé sur les techniques de prise de vue mais aussi sur le processus même de production de images  sont proposés à tous les "morros" (habitants des collines, où se situent les favelas) désireux d'apprendre la photographie, dans la perspective ultime de leur offrir une voie d' insertion sur le marché des métiers de l'image. Pour l'heure, la vente des images constitue un revenu de base pour les auteurs représentés puisqu'ils perçoivent 60% de la valeur de chaque image vendue, les 40% restant étant réinvestis dans la production, l'acquisition de matériel, la gestion du fonds ou l'enseignement. 

Les habitants des favelas n'ont bien sûr pas attendu Vincent Rosenblatt pour découvrir l'usage de la photographie : la possession d'un appareil photo, fut-il rudimentaire, est chose courante. Mais il s'agissait avant tout de prendre appui sur l'inventivité à l'oeuvre dans les favelas -  ne serait-ce, par définition, que dans  la construction des barraques, faites par les "morros" eux-mêmes, à force de bricolages et de récupérations - pour faire naître un  autre regard esthétique sur la ville. On s'imagine volontiers quels changements de perception implique cette entreprise, mais on est aussi curieux de savoir de quelles ressources et de quels repertoires  disposent ces jeunes talents, confrontés à de multiples influences, y compris celles du monde  des riches familles, qui emploient la plupart du temps des habitants des favelas. Est-ce cette même logique de bricolage qui  préside à l'élaboration de leur style ? Difficile de répondre en regardant leurs travaux, tous très différents.

La plus grande interrogation provient de l'absence totale de réprésentations de la violence dans les portfolios thématiques ( sexualité à l'adolescence, choses marines, nocturne à Rocinha, intimité), sans doute liée au parti pris de l'initiateur du "manifeste visuel" de prendre le contrepied des représentations dominantes. Mais qu'en est-il des photographes : s'autocensurent-ils ? Leur est-il même possible de porter un nouveau regard sur la violence, ? Est-elle condamnée à être soit invisible, soit omniprésente ? Il faudra sans doute attendre quelques années pour le savoir.

Pour l'heure, entrez  dans la galerie de photographies, où je vous conseille tout particulièrement le magnifique travail de coloriste de  Ricardo de Jesus (Rocinha by Night). Un détour par la rubrique "expression" et l'essai sur l'architecture des favelas (ne pas se fier au caractère pompeux des références philosophiques) ne gâtera rien. 


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Une image de Ricardo de Jesus projetée sur un mur
par Vincent Rosenblatt

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