Les éditions d'Ambronay ont publié il y a peu sous le beau mais anachronique titre de Carnetz secretz, un disque de l'ensemble spécialisé dans la chanson ancienne,  Les jardins de courtoisie, dirigé par Anne Delafosse-Quentin. Construite autour du Grand Chansonnier de Marguerite d'Autriche, cette magnifique suite de miniatures mélancoliques entend créer un univers sonore au plus près des savoir-faire et des gestes musicaux du XVIe siècle.

carnetz_secretz

  • 1] TOUS LES REGRETZ (Antoine Brumel)
  • [2] APREZ REGRETZ IL FAUT SE RESJOUIR (Anonyme)
  • [3] CE N'EST PAS JEU D'ÊTRE SI FORTUNÉE    (Pierre de la Rue)
  • [4] DE TOUT BIEN PLAYNE (Alexandre Agricola)
  • [5] IL EST BIENHEUREUX QUI EST QUITTE (Pierre   de la Rue)
  • [6] PLUS NULZ REGRETZ (Josquin des Prez)

Poème de Jean Lemaire des Belges

Plus nulz regretz, grans, moyens ne menuz
De joye nudz ne soyent ditz m'escriptz
Ores revient le bon temps Saturnus
Ou peu congnuz furent plaintifs et cris
Long temps nous ont tous malheurs
infiniz
Batuz, pugniz, et fais povres maigretz
Mais maintenant d'espoir  sommes garniz ;
Joinctz et unis n'ayons plus nulz regretz

Sur nos preaux et jardinetz herbus
Luyra Phebus de ses rais ennobliz
Ainsy croistront noz boutoneaux barbus
Sans nulz abus et dangeraux troubliz

  • [7] FORS SEULEMENT L'ATTENTE QUE JE MEURS (Matthaeus  Pipelare)
  • [8] VA-T'ENS, REGRET (Loyset Compère)
  • [9] J'AY MIS MON CUEUR EN UNG LIEU SEULEMENT      (Anonyme)
  • [10] LA FRANCHOISE NOUVELLE (Anonyme)
  • [11] C'EST MA FORTUNE, ENVI LE DIS (Anonyme)
  • [12] TOUS NOBLES CUERS (Piette de la Rue)                            
  • [13] LA RAVESTAIN (Anonyme)
  • [14] CUEURS DESOLEZ / DIES ILLA (Anonyme)
  • [15] POUR UNG JAMAIS UNG REGRET ME DEMEURE (Pierre   de la Rue)
  • [16] SECRETZ REGRETZ (Pierre de la Rue)
  • [17] PROCH DOLOR I PIE JESU (Anonyme)

C'est aussi pour nous l'occasion de nous replonger dans les œuvres  qui ont accompagné  Marguerite d'Autriche (1480-1530), un an après la superbe exposition Femmes d'exception, qui lui fut consacrée à elle et sa marraine, Marguerite d'York, dans la ravissante petite ville flamande de Malines.

Fille de l'empereur Maximilien Ier et de Marie de Bourgogne, elle fut dès sa plus tendre enfance un enjeu énorme dans le jeu des alliances matrimoniales.  Elle passa beaucoup de temps dans les cours étrangères : dès l'âge de trois ans, comme fille de France, jusqu'à  ce que son mariage avec le futur Charles VIII fut dissout ; en Espagne, en tant qu'épouse de Juan de Castille-Aragon ;  puis, après sa mort précoce, dans le sud de la France, en tant que femme du duc Philibert II de Savoie.  Cette fine connaissance des conventions sociales des principales cours d'Europe et de leurs langues lui fut plus qu'utile en tant que duchesse de Savoie, puis régente des Pays-Bas. En 1507,  jeune veuve, elle fut nommée par son père gouverneur général des  Pays-Bas, après la mort soudaine de son frère Philippe le Beau. Très impliquée dans la vie politique au jour-le-jour, elle reçut cependant moins de pouvoirs durant sa régence, de 1517 à 1530. Elle n'en remporta pas moins de brillants succès diplomatiques et veilla scrupuleusement à l'éducation de ses neveu et nièces : Eleonore, Isabelle et  surtout, Charles, le futur Charles Quint, à qui elle songea même à donner Erasme pour précepteur.

Mais entrons plutôt dans son palais de Malines, qu'elle fit aménager pendant de très longues années, et parcourons toutes les enfilades jusqu'à ses lieux de prédilection.

- le "cabinet emprès le jardin", où étaient exposés une très grande collection de coraux de différentes couleurs, de coquillages ou d'autres raretés du monde naturel, de jeux, de miroirs, de clochettes, de tableaux et de petites sculptures, de rosaires, de retables en forme de "jardins clos", de pièces de broderie, d'argenterie, et plusieurs trésors du Nouveau monde.

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Détail de l'autel reliquaire de l'abbaye de Bentlage en Westphalie, où les os sont entourés de broderies, de fleurs artificielles et de fils d'or

- un petit escalier en spirale logé dans un tour menait  jusqu'à son "petit cabinet" qu'elle pouvait utiliser comme une "retraicte" afin de rester seule. Là, elle avait placé dans un petit coffret de bois  un  oiseau de paradis empaillé, enveloppé dans du taffetas vert.

- sa volière qui comptait de très nombreux oiseaux exotiques, dont un"papegault' (perroquet).

- enfin, peut-être la pièce la plus importante, sa bibliothèque. Femme extrêmement cultivée, Marguerite nourrissait une véritable passion pour les livres, qui faisait de sa bibliothèque l'égale de celles du Cardinal Albrecht de Brandebourg ou de Frédéric de Saxe. Son intérêt allait plus spécialement à la littérature profane : romans de chevalerie et chroniques historiques, généalogies. Parmi ses très nombreux ouvrages, figuraient des livres d'heure, dont un qu' elle hérita de sa mère, juste après sa mort, comme en atteste une mention manuscrite de Maximilien, son père, récemment rélevée :  "de toutes autres plus /à vous lealle Margot / vo[s]tr[e] Maxi [milien ] leal".

En dehors de ses achats massifs, elle faisait  enluminer des manuscrits pour  elle-même ou pour les offrir en cadeau. Elle était aussi  fascinée par la pensée de la Renaissance, à laquelle l'introduisit la tante de son dernier mari, Bonne de Savoie. Grande connaisseuse de l'art musical, elle ne négligeait pas de composer elle-même certains textes, dont on retrouve trace dans Carnetz secretz et possédait de nombreux recueils de chansons et de danses.


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Chansonnier de Jean de Montchenu. Bibliothèque nationale de France.

 

Chaque visiteur était frappé, en y pénétrant, par la splendeur des deux bustes de marbre de Marguerite et Philibert de Savoie. Au-dessus du manteau de la cheminée étaient accrochés pas moins de vingt portraits des membres de la famille directe ou d'alliés, ainsi que de Charles VIII de France et de Soliman le Magnifique. Certains de ses tableaux étaient recouverts d'un rideau de taffetas vert, tissu pour lequel elle avait une prédilection particulière. Quatre d'entre eux commémoraient des batailles importantes. Parmi ses nombreux livres imprimés et manuscrits, figuraient de luxueux objets venus des "Indes", en particulier un tissu bleu foncé, couvert d'étoiles d'or avec à son revers une grande lune argentée, rapporté par Cortès.


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Ecole flamande. Portrait de Marguerite d'Autriche à l'âge de trois ans. Musée du château de Versailles.

Il faut avoir à l'esprit que Marguerite était l'un des rares individus au monde à pouvoir disposer d'une image de soi enfant alors que les premiers portraits  d'enfants apparaissent  à la cour des Valois à la fin du XIVe siècle.

 

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Jean Hey. Portrait de Marguerite d'Autriche à l'âge de onze ans, circa 1491.
Metropolitan Museum of Art.

Tout concourt dans ce portrait à donner de Marguerite l'image dune chrétienne exemplaire : son chapelet bien sûr, mais aussi son pendentif qui représente un pélican se transperçant les entrailles, symbole de charité, dont le sang est figuré par le rubis.


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Portrait de petite fille à l'oiseau mort. Ecole flamande. Musée des beaux-Arts de Bruxelles.

Tableau similaire au portrait d'"une jeune enfant, tenant ung papegay sur sa main"que possédait Marguerite, aux côtés du fleuron de sa très belle collection, le célèbre portrait des époux Arnolfini de Van Eyck, cadeau de Don Diego de Guevara, fin collectionneur de la cour des Habsbourg.

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"represenctation de madam au vif"

Marguerite consacra près de trente ans de sa vie à l'édification du monastère de Brou, en Bresse, pour le repos de l' âme de son époux et de la sienne. Elle n'en vit pas l'achèvement mais travailla étroitement avec son protégé, le sculpteur Conrad Meit, à l'élaboration des gisants.

 

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"represenctation de la mort"


Source :  Women of distinction, catalogue sous la direction de Dagmar Eichberger. Louvain : Brepols. 2005.