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Sur le restaurant  Itsu,à Picadilly,  un avertissement aux clients sous forme  euphémistique évoque un
"international espionage incident"

Ou comment l'affaire Litvinenko offre sur un mode tragique la fabuleuse possibilité de suivre le trajet d'un individu dans une grande  ville.

Rendez-vous chez Itsu

Tout semble s'être joué ce mercredi 1er novembre, à Londres. C'est ce soir-là qu'Alexandre Litvinenko a été pris de malaise et de vomissements. Le début d'une atroce agonie de trois semaines. L'emploi du temps de l'ancien agent du FSB réfugié à Londres depuis 2000, durant les heures précédentes, est toujours l'objet de versions contradictoires. « Alexandre (Litvinenko) m'a dit qu'il avait d'abord rencontré Mario Scaramella », a répété hier au Figaro Alex Goldfarb, l'ami de Litvinenko. L'Italien Scaramella lui a envoyé un mail en octobre sollicitant un rendez-vous. Les deux hommes se retrouvent vers 15 heures, au désormais fameux restaurant japonais Itsu de Piccadilly. « J'ai commandé le repas, et lui n'a pris que de l'eau, et me pressait », a raconté Litvinenko dans une des interviews qu'il a accordée à la presse russe peu avant son décès. Scaramella explique (1) qu'il n'a pas mangé, car il venait de déjeuner dans un Pizza Hut. Il transmet à Litvinenko le message d'un certain Evgueni Limarev, ancien du KGB exilé dans le sud de la France. La note évoque l'assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa, abattue à Moscou le 7 octobre.

Rendez-vous au Millennium

Alexandre Litvinenko se rend ensuite non loin de là, à Grosvenor Square, à l'hôtel Millennium pour rencontrer Andreï Lougovoï, un ancien du KGB qu'il connaît depuis dix ans. « Je ne souviens pas qui a appelé le premier », raconte Lougovoï (2). « Il m'a proposé de nous voir le jour même. » Andreï Lougovoï est arrivé la veille, le 31 octobre, à Londres avec sa femme, ses enfants et des amis, pour assister ce soir-là au match de foot Arsenal contre le CSK Moscou. « Nous nous sommes rencontrés vers 16 heures », au Pine Bar de l'hôtel cinq-étoiles, a répété hier Lougovoï au Figaro, joint par téléphone à l'hôpital n° 6, au nord-ouest de Moscou où il est en observation avec Dmitri Kovtoun. Et où les enquêteurs de Scotland Yard l'ont interrogé lundi. D'après Lougovoï, le rendez-vous a duré entre vingt et trente minutes. Il n'y aurait été question que d'affaires, pas de politique. Y assiste aussi l'ami et partenaire d'affaires de Lougovoï, Dmitri Kovtoun. Kovtoun est arrivé de Hambourg, en Allemagne, le matin même. Il avait atterri à Hambourg le 28 octobre en provenance de Moscou, pour voir son ex-femme, allemande, et ses enfants. Cet ancien militaire vit désormais à Moscou, mais a vécu douze ans en Allemagne. Les deux amis, Lougovoï et Kovtoun, sont accompagnés d'un troisième Russe, également venu à Londres pour le match : Viatcheslav Sokolenko. Ce dernier, qui ne connaît pas Litvinenko, lui dit simplement bonjour à la fin du rendez-vous auquel il n'a pas assisté.

Il est désormais établi que pendant cette rencontre, une source de polonium 210 a largement répandu ses particules toxiques. Sept employés du bar qui travaillaient ce 1er novembre ont été légèrement contaminés au polonium. On retrouve des traces de la substance caractérisée par ses rayons alpha jusque sur des accoudoirs de fauteuils du bar, précise l'Agence britannique de protection de la santé. Par ailleurs, des traces importantes de polonium auraient été découvertes dans une chambre du quatrième étage, occupée par l'un des Russes, selon des sources policières citées par la presse britannique.

Polonium servi au bar

Est-ce bien à ce moment-là qu'Alexandre Litvinenko a été mortellement contaminé ? « Le bus qu'il a pris le matin de son domicile au centre-ville n'est pas contaminé », assurait hier Alex Goldfarb au Figaro. Pas plus que le ticket de bus, révélait lundi le Daily Mirror citant des sources policières. En revanche, la voiture du leader indépendantiste Akhmed Zakaïev, proche de Litvinenko, qui l'a ramené chez lui le soir, portait des traces de polonium, poursuit Goldfarb. Compte tenu de la dose de polonium qu'il a inhalée ou ingérée, Alexandre Litvinenko devait en ressentir les effets en quelques heures, et n'a donc pas pu, vraisemblablement être empoisonné avant le 1er novembre.

Problème : comment expliquer que des traces de radioactivité aient été retrouvées au restaurant japonais Itsu et dans l'organisme de Mario Scaramella - qui n'est pas suspecté - si le rendez-vous a eu lieu avant celui de l'hôtel Millennium ? La police (3) n'exclut pas que l'empoisonneur ait fait une première tentative au restaurant japonais.

Une autre hypothèse n'est pas exclue : la rencontre à l'hôtel Millennium se serait déroulée avant le rendez-vous au restaurant japonais. C'est ce qu'avancent plusieurs proches de Litvinenko dont Oleg Gordievsky, transfuge réfugié à Londres (4).

La piste radioactive

Le polonium est-il arrivé à Londres avec Dmitri Kovtoun ? L'homme a semé des traces radioactives chez son ex-femme et son ex-belle mère à Hambourg, ainsi que dans une voiture qu'il n'aurait utilisée que le 28 octobre. 
La piste se complique toutefois. Le 25 octobre, Andrei Lougovoï avait fait un précédent séjour londonien. Il est descendu à l'hôtel Sheraton Park Lane où il affirme avoir rencontré Litvinenko le 25 et le 26. Puis être reparti à Moscou le 28. Or, des traces de polonium 210 ont été retrouvées au Sheraton, dans cinq chambres, selon une note distribuée aux clients. Andreï Lougovoï n'a pas souhaité faire de commentaires à ce sujet, hier au téléphone.

Le 16 octobre, il avait fait encore un autre passage à Londres. Cette fois avec son ami Kovtoun, qu'il présente pour la première fois à Litvinenko. Ensemble, ils se rendent chez un client ou partenaire potentiel, la société Erinys, rue Grosvenor. Or, des traces de polonium ont aussi été trouvées chez Erinys. Lougovoï affirme ne pas y être retourné. 

Les enquêteurs savent-ils quand le poison radioactif est arrivé à Londres ? comment il a été administré ? Malgré les complexes ramifications de cette affaire dont la plupart des acteurs sont liés de près ou de loin aux services de sécurité russes, Scotland Yard semble progresser méthodiquement vers la vérité. Ou tout au moins une part de vérité.

(1) Reuters, 21 novembre 2006. (2) Interview à Echo de Moscou, le 24 novembre dans le studio de la radio, en compagnie de Dmitri Kovtoun et Viacheslav Sokolenko. (3) The Times, 8 décembre. (4) The Times, 3 décembre.

Source : Le Figaro, 13 décembre 2006